Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde: Livre 1, chapitre 10

Cet article est le numéro 11 d'une série de 16 intitulée Erdorin, Livre 1

Il fallut bien tout le poids de l’autorité morale de Turlan pour parvenir à tirer Daeithil et Kyoshi des griffes de la milice. Celle-ci, comme l’avait d’ailleurs fort judicieusement fait remarquer un douanier, quelques jours auparavant, n’aimait pas qu’on fasse une reprise des Révoltes mutantes de Copacabana dans sa juridiction. Surtout avec un revolver qui, d’une seule balle, pouvait transformer un de leurs patrouilleurs antigravité en trou dans le sol.

Le corpus delicti fut d’ailleurs promptement mis sous séquestre, au grand dam de la Terrienne. Son éducation américaine se rebellait à l’idée de ne plus avoir d’arme : c’était indécent !

Cela dit, Turlan n’affichait pas sa mine des grands jours, ce d’autant plus qu’il avait été tiré du lit après peu d’heures de sommeil et l’ingestion d’un somnifère. Mis à part des tenues en lambeaux (et constellées de traînées de sang séché), les deux filles avaient repris une apparence raisonnable : Daeithil avait utilisé ses connaissances arcanistes pour soigner le gros des bobos.

— Récapitulons, commença Kyoshi, alors que le trio marchait dans les rues de la cité étudiante. Nous avons donc une équipe de roboticiens qui introduisent leurs petits engins dans les Archives royales. Ils contaminent – si l’on peut dire – un certain nombre d’ouvrages précieux, pour que ceux-ci soient acheminés vers le laboratoire de restauration. Là, un complice se charge de leur substituer des copies et de les faire sortir.

— Sans doute pour les vendre à des collectionneurs peu scrupuleux, compléta Turlan sur un ton qui aurait filé le cafard à un congrès de clowns.

Daeithil acquiesça silencieusement, puis reprit :

— Ce qui est ennuyeux, c’est qu’on n’ait retrouvé aucun livre.

— Ils les ont sans doute embarqué avec eux, dit Kyoshi.

— Peu de chance, répondit l’Eylwen. Ou alors un ou deux, pas plus. Ce sont de gros ouvrages.

— Alors ils sont sans doute déjà sortis du territoire, soupira Turlan. Nous ne les reverrons sans doute jamais.

Le trio marcha quelques instants en silence.

— Pas sûr, reprit Kyoshi. Je suis à peu près certaine que ces petits voleurs ne savaient pas réellement ce qu’ils volaient.

Daeithil et Turlan s’arrêtèrent et la regardèrent. Elle reprit :

— Ces livres sont donc rares, chers, lourds ; bref, autant voler une statue monumentale ou une tonne de lingots d’or. Pour écouler ce genre de chose, il faut une filière, et je ne pense pas qu’ils puissent en avoir une. Ce qui implique qu’ils avaient sans doute un commanditaire, qui lui sait très bien ce qu’il veut… et dispose de la filière !

Kyoshi pivota théâtralement sur la pointe de ses escarpins et se laissa tomber sur un banc. Elle décocha un sourire en forme de CQFD à ses compagnons de marche.

Après un instant de silence, Turlan reprit l’initiative et la parole :

— Il suffit donc de savoir qui est ce commanditaire. Il se tourna vers Kyoshi : Tu as une idée ?

— Pas encore, répondit-elle, mais on va voir si on ne trouve pas quelque chose. ‘Sil, tu as pu… ?

Daeithil, qui avait eu le temps de s’habituer à cet étrange diminutif, produisit une poignée de cristaux au creux d’une bourse en cuir dans une main, ainsi que quelques cartes-mémoire dans l’autre, avant que Kyoshi n’ait pu terminer sa phrase. À la suggestion de la Terrienne, elle avait profité de ce que leur garde regardait ailleurs pour rafler tout ce qui ressemblait à un stockage de données et avait le sourire du chat qui venait de manger le canari. Kyoshi lui sauta au cou – très littéralement : en passant de la position assise à la position accrochée au cou de Daeithil – et l’embrassa.

***

Quelques minutes plus tard, ils étaient tous trois à la terrasse du Café du Midi. La matinée était douce et les clients nombreux. Tout en dégustant le café local et quelques pâtisseries, Kyoshi passait en revue les données contenues dans les différents supports de stockage, avec l’aide de Rogiero et l’assistance de modules de traduction en slave unifié et en russe. Les petits taquins poussaient le vice jusqu’à écrire en cyrillique – qui, malgré une idée reçue tenace, n’était pas l’alphabet officiel de la langue slave unifiée, mais une coquetterie de geek.

Pendant ce temps, Daeithil et Turlan parlaient bouquins, lui semblait-il ; elle n’avait pas assez de cerveaux pour suivre une conversation en eyldarin ancien tout en fouillant des données techniques en plus pur style soviet.

L’immense majorité des informations concernaient des applications robotiques qui passaient au-dessus de la tête de tout le monde. Ça et là, quelques images repêchées sur des serveurs qualifiés pudiquement de « pour adultes » – que Kyoshi jugea d’une banalité déprimante – et une volée de poèmes qui perdaient sans doute beaucoup à la traduction.

Elle retrouva néanmoins dans une partition qui servait de mémoire-cache à un système d’information en ligne, une page provenant d’une source peu conventionnelle. Et qui pour tout dire faisait un peu tache au milieu des autres sujets. La page, à l’en-tête officiel de la Confédération européenne, était intitulée « Personnel fédéral ayant rang d’ambassadeur – République coopérative de Düttweiler » ; suivait une bonne centaine de noms.

**Quelque chose ?** Daeithil avait remarqué la pause de Kyoshi.

**Peut-être… En tout cas, ça mérite d’être approfondi !**

L’Eylwen vit mentalement approcher un raz-de-marée de jargonisme et préféra ne pas insister. Au demeurant, la conversation qu’elle avait avec Turlan était autrement plus importante.

— Oui, disait le vieil archiviste, la Légende de l’Inithil – appelée aussi « Légende d’Inithil », d’ailleurs – est intéressante à plusieurs point de vue. D’abord à cause du grand nombre de variantes qui en sont issues, et aussi pour les différents niveaux de lecture possibles.

» D’une part, on peut voir l’Inithil comme une des multiples Légendes stellaires, sur des vaisseaux étranges sauvant des voyageurs en perdition. Mais on a aussi l’allusion au clan stellaire qui a vu plus que les autres et qui connaît intimement certains des secrets de l’Univers.

» Mais là où cette Légende va plus loin, c’est dans la manière qu’elle assimile ces deux concepts et qu’elle les lie avec un troisième : celui des Secrets anciens. Ceux qui remontent avent l’Exil.

» Tu sais sans doute à quel point ces sujets sont sensibles (oh que oui !, songea-t-elle), surtout depuis que ces historiens terriens et leurs “méthodes scientifiques” sont venus mettre leur nez dedans. Ça a été de tous temps un sujet sensible, et dans le cas de l’Inithil, une source très précise mentionne le fait que ceux du vaisseau, ce clan étrange, possédaient de ces Secrets anciens. Et que, de ce fait, ils étaient en quelque sorte maudits par la connaissance qu’ils en avaient.

» Tu m’avais parlé, je crois, de Celebrin ? Eh bien c’est étrange, parce qu’une légende similaire à celle de l’Inithil porte sur un vaisseau appelé le Celebrin… C’est une occurrence beaucoup plus rare ; j’ai même cru voir la mention d’un clan Celebrin, qui aurait résidé dans la Frontière, vers Avadi-Arag, je crois. Oui, c’est ça : les anciennes Principautés-unies. Je peux te retrouver les références, note.

Daeithil sembla comme sortir d’une transe :

— Euh… oui, oui… s’il te plaît, Turlan.

Il hocha la tête.

— Avec plaisir, Daeithil. Ce sont des sujets passionnants, des Légendes flamboyantes, et pourtant infiniment tragiques. C’est sans doute pour cela qu’elles sont maintenant peu connues, ce qui est bien dommage car souvent, les narrations sont de qualité exceptionnelle.

Daeithil sourit. C’est bien ma veine : mon clan et moi sommes devenus des légendes si pathétiques que personne ne se souvient de nous.

Texte: Alias – Illustration: Psychée – Licence: Creative Commons, partage dans les mêmes conditions (CC-BY-SA)

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