Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde, Livre 1, chapitre 15

Cet article est le numéro 16 d'une série de 16 intitulée Erdorin, Livre 1

La nuit fut longue, les explications encore plus. Et compliquées, aussi.

Après avoir plus ou moins épuisé tous les sous-fifres, Kyoshi et Daeithil aboutirent devant l’inspecteur Lambrassil. Demie-Eylwen élevée dans les Cités-franches d’Eridia, elle avait l’avantage de connaître les cultures terriennes, siyansk et eyldarin, et l’inconvénient de n’être crédible pour aucune des trois.

— Résumons-nous…

Kyoshi soupira :

— Ça ne fera jamais que le douzième résumé de la nuit.

— Et il y en aura encore autant si vous m’interrompez, Miss Kerensky !

Le ton était cassant. Deux regards se croisèrent et il y eut soudainement une dose malsaine d’électricité statique dans l’air.

Daeithil interrompit le duel au sommet en récitant d’une voie lasse :

— Nous avons été engagé par le Maître-Archiviste Turlan Shi-Pliastera, de la Bibliothèque royale d’Eokard, pour retrouver des ouvrages volés dans cette même bibliothèque. Notre enquête nous a mené vers un groupe de roboticiens terriens, et de là à leur commanditaire, un diplomate du nom de Jakob von Aa.

Un instant, la tension se focalisa sur l’Eylwen, mais elle retomba très vite.

— Un peu lapidaire, commenta Virjnal Lambrassil, mais exact. J’ai vérifié vos références, elles sont authentiques. Le Maître Archiviste s’est porté garant pour vous. Je suppose que je dois porter la tentative d’arrestation d’une limousine blindée à coup de revolver antivéhiculaire sur le compte d’un excès d’enthousiasme ?

Kyoshi s’abîma dans la contemplation de ses escarpins. Son arme avait soigneusement été emballée dans un sac plastique, étiqueté « Pièce à conviction no. 268 » et figurait en bonne place sur le bureau de l’inspectrice. Avec l’épée de Daeithil d’ailleurs.

— Bon, continua-t-elle, je n’ai pas grand-chose contre vous, sinon l’utilisation de ce genre d’artillerie en dehors des zones prescrites. Compte-tenu du fait que vous avez contribué à l’arrestation de von Aa, je suis prête à passer l’éponge. Par contre, j’ai ici une note du gouvernement planétaire, qui aimerait bien que votre séjour à Tara Brivianëa soit le plus court possible.

Elle posa le document devant le duo. Un horaire des départs de navette interstellaire y était joint. Le message était clair.

***

— C’était quoi ce soupir ?

Kyoshi était adossée à une table face à un des grands écrans panoramiques du petit salon privatif que le personnel du paquebot stellaire leur avait gentiment réservé. Elles étaient très en avance pour l’embarquement, mais la milice de Brivianë avait quelque peu insisté.

L’image montrait un panorama de la planète en-dessous. La vue était splendide, mais elle avait le regard dans le vide. Daeithil leva la tête de l’immense codex, dont elle avait obtenu la garde après une longue bataille procédurière avec la police locale. Elle utilisait la haute table comme un lutrin improvisé. Moins habituée par ce genre de vue, elle resta un moment à contempler le spectacle.

À moitié caché par la planète, l’impressionnant chantier de l’ascenseur orbital était visible, mis en valeur par les systèmes de réalité augmentée. Ce genre de gadget avait été très à la mode vers la fin de l’Arlauriëntur, mais quasiment tous avaient été détruits pendant la Révolution, ou plus prosaïquement jamais terminés faute de crédits : une telle structure était abominablement chère et faisait appel à une technologie complexe et, souvent, capricieuse.

Depuis quelques années, la bonne santé économique entraînant des poussées mégalomanes, les projets refleurissaient. Au demeurant, la structure avait son avantage économique certain : les vaisseaux pouvaient rester en orbite, leur contenu étant chargé et déchargé via l’ascenseur. Il faudrait néanmoins encore quelques années pour que celui-ci soit en état de fonctionner ; le commentaire annonçant une inauguration pour 2301.

— Rien…

Daeithil eut un petit rire. **Pas à moi, Kyoshi Kerensky…**

**Je n’aime pas me faire expulser d’une planète.**

Elle capta une image fugace. **Ça n’aurait pas aussi un rapport avec ce jeune vendeur de tatouages et de bijoux, euh… spéciaux ?**

La boutique était située juste à côté de leur hôtel et Kyoshi avait failli les mettre en retard, le soir. Rien que l’évocation des bijoux en question fit frissonner l’Eylwen.

— Oui, enfin, aussi. Je crois que j’ai besoin de vacances… Jalouse ?

Daeithil feint de s’étonner de la remarque :

— Si tu avais voulu te le garder pour toi toute seule, j’aurais probablement été jalouse, oui !

Elles rirent. Daeithil tourna une page.

Kyoshi se rendit compte immédiatement que quelque chose n’allait pas. Le rire s’était interrompu trop brutalement et le silence qui le suivait était trop lourd. Elle se retourna.

Elle vit sa compagne, quasi-immobile. Un reste d’éducation religieuse lui fit penser à la femme de Loth, transformée en statue de sel pour avoir regardé la destruction de Sodome et Gomorrhe. Seules ses lèvres bougeaient, épelant silencieusement le texte.

Daeithil se releva soudainement, pâle comme un suaire, murmura : « Non. » Elle s’éloigna, comme frappée par une sorte de malédiction.

Kyoshi déglutit. L’ambiance était lourde, affreusement lourde. Elle avait sur ses lèvres le goût de la tragédie. Comme le jour où on lui avait appris la mort de Rogiero, ou celle de sa mère. Elle attendit de longues minutes avant d’oser s’approcher du livre. Il était ouvert sur une double page.

Le visage de l’Eylwen la déshabilla jusqu’à son âme. Ce n’était qu’un dessin, mais le réalisme était tel que le premier réflexe de Kyoshi fut un mouvement de recul. Elle se rappela un rêve passé. Un rêve de Daeithil, dans lequel elle était entrée, comme par effraction… Une longue histoire !

Mais l’Eylwen du dessin n’était pas la jeune fille du rêve. Ou, pour être plus précis, ce n’était plus elle. Il y avait dans l’ovale du visage et dans l’intensité du regard la maturité qui, dit-on, vient aux Eyldar après quelques millénaires.

La légende de l’image disait, en caractères eyldarin particulièrement travaillés, « Inithil Eylwen Lleniel Canadean ». À la gauche du portrait, la lettrine menait au texte. Kyoshi se mit à déchiffrer les paragraphes, difficilement. Le langage était douloureusement ancien pour ses connaissances en eyldarin conversationnel. Arrivée à la dernière ligne de la page, elle lut :

— Ainsi fut détruit l’Inithil et ainsi disparut sa Dame et ses secrets…

— Non !

Plus que les mots, c’est le ton tranchant des paroles qui firent se retourner Kyoshi. Daeithil s’était retournée ; ses yeux était rougis par les larmes qui coulaient encore sur son visage, surlignant l’étrange tatouage à demi-effacé autour de son œil droit. L’Arcaniste ne put que remarquer l’aura de détermination qui émanait de sa compagne.

— Non, Inithil n’est pas morte.

— Daeithil, je…

Kyoshi courut vers l’Eylwen, la soutenant. Elle voulait la consoler, lui dire sa peine, mais le message revient, comme un leitmotiv. Mental, cette fois-là :

**Non, Inithil n’est pas morte. Je le sais, Kyoshi. Ne me demande pas comment ; je ne peux pas te l’expliquer. Mais je sais qu’elle vit, quelque part…**

Kyoshi fit son possible pour porter Daeithil, au seuil de l’inconscience, jusqu’à une rangée de fauteuils. Elle l’y déposa ; L’Eylwen ne protesta même pas et elle ne tarda guère à dormir profondément.

Mais au fond d’elle-même, Kyoshi Kerenski savait que les paroles de Daeithil n’étaient pas seulement un délire causé par le chagrin. Lorsque son esprit avait touché celui de l’Eylwen, elle avait senti comme un lien mystique, tendu vers… Vers quoi au juste ? Un lien plus fort que tout ce qu’elle n’avait jamais ressenti – même avec son alter-ego psychique, Bastet.

Elle se laissa tomber dans le fauteuil, face au livre. Regarda celle que, malgré tout elle avait du mal à considérer comme une rivale.

— Je crois qu’on n’a pas fini d’entendre parler de toi, Inithil…

Texte: Alias – Illustration: Psychée – Licence: Creative Commons, partage dans les mêmes conditions (CC-BY-SA)

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