Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde, Livre 1, chapitre 2

Cet article est le numéro 2 d'une série de 16 intitulée Erdorin, Livre 1

Turlan et Daeithil débouchèrent à l’air libre, sur une place plantée d’arbres. La nuit était fraîche. On était au début de l’automne et, les Atlani n’ayant pas adopté la coutume eyldarin d’implanter leurs capitales planétaires sur l’équateur, il y régnait un climat tempéré et océanique.

Bruyant était le mot. Sur une scène, un groupe de jeunes musiciens s’essayaient à une musique terrienne contenant plus de basses et de sons distordus que raisonnable, une sorte de bouillie aux antipodes des habitudes musicales locales.

Quoique. Le style semblait avoir ses adeptes, sous la forme d’un public surexcité, qui s’agitait en tout sens avec une frénésie qui n’était pas sans rappeler une bataille (mal) rangée d’épileptiques ou une danse tribale. Du peu que Daeithil savait de la culture terrienne contemporaine, c’était plus proche de la deuxième solution.

Turlan l’accompagna à sa chambre, qui avait l’avantage immense d’avoir un lit accueillant. Elle marmonna une vague politesse avant de s’y effondrer.

***

Les songes de Daeithil furent hantés par des visions chaotiques et floues. Les images et sonorités du groupe de mélomanes terranophiles de la veille se superposèrent avec un visage. Un ovale encore juvénile, malgré les années ; des yeux magenta, semblables aux siens. Un nom : Inithil. Un souvenir…

Daeithil resta un long moment dans la pénombre, suspendue entre sommeil et éveil, emberlificotée dans les draps et ses vêtements de voyage. Les vestiges du rêve dansaient une sarabande sans queue ni tête dans son entendement.

Elle émergea péniblement, entreprit de se débarrasser de son mauvais déguisement de nomade du désert et parvint à atteindre le bassin. S’y glissa et se laissa aller. Fit le vide.

Les pièces éparses de son cerveau finirent par retrouver leurs places respectives, avec plus ou moins de bonne volonté. En quelques mouvements et exercices, son corps finit par faire de même, non sans réticences, là encore. Enfin redevenue elle-même, elle s’autorisa quelques moments de calme dans l’eau tiède et l’ombre fraîche.

Il lui vint bientôt à l’esprit que, n’étant plus une princesse, il ne fallait pas compter sur le petit personnel pour lui amener vêtements, petit-déjeuner et nécessaire de beauté, comme il sied à une personne de son rang. Elle se résolut donc à devoir s’en occuper par elle-même, non sans un soupir nostalgique.

Le miroir lui renvoya son image ; l’ombre donnait à ses propres yeux magenta des reflets pourpres. Elle crut voir un léger défaut sur le verre, dans un des coins supérieurs, avant d’y reconnaître un court glyphe lumineux.

— Message ?, murmura-t-elle.

Instantanément, une partie du miroir renvoya l’image de Turlan ; elle sauta en arrière, surprise.

— Turlan ? Qu’est-ce que vous…

— Lensil, Daeithil de Lleniel. Si tu reçois ce message avant d’avoir mangé, je te propose de déjeuner avec moi, à la taverne de la bibliothèque.

Un message visuel. Elle connaissait, mais avait toujours du mal à s’y faire. Un plan apparut, indiquant la position de l’endroit. Turlan lui laissa aussi les coordonnées de son communicateur personnel. Elle nota le tout mentalement, oubliant au passage que son propre communicateur avait sans doute fait la synchronisation automatiquement.

***

En admettant qu’elle ait pu se perdre, à peu près la moitié des personnes croisées s’étaient déclarées volontaires pour l’accompagner. À cette heure de la journée, l’Université était plutôt bondée. Daeithil les en remercia poliment, mais parvint seule à la taverne.

Le bâtiment de la Bibliothèque contrastait fortement d’avec les autres logements alentours : il était plus grand, plus massif et plus décoré. Il était plus ancien, aussi. Les armes de tous les clans fondateurs d’Eokard, avait-elle lu, étaient figurées dans la grande frise qui courait sur le pourtour du mur extérieur. Elle se demanda un instant si elle en reconnaîtrait, mais se ravisa. Le clan Belisandar était parti après ; après tout le monde…

Dans une des tourelles, la taverne n’en avait que le nom ; c’était une grande salle presqu’entièrement vitrée, où seuls une poignée de jeunes Eyldar et Atlani mangeaient, buvaient ou discutaient tranquillement. Turlan était assis près d’une fenêtre, sa grande silhouette penchée sur un lutrin de table où reposait un tome conséquent.

Lensil

Lensil, Daeithil. J’en conclus que tu as eu mon message, mais pas de déjeuner.

— Pas encore.

Turlan adressa trois signes rapides et un sourire à un jeune Atalen à un bout du grand comptoir ; celui-ci acquiesça et disparut en cuisine.

— Ton nom n’est pas courant.

— Pardon ?… Daeithil ne s’attendait pas à ce genre d’entrée en matière. Turlan sourit.

— De Lleniel, n’est-ce pas ? La généalogie est un peu mon sport préféré. Moins dangereux que le talgontalan, surtout à mon âge.

— Euh, oui, enfin, non. Je suppose… Elle se souvint vaguement que le talgontalan était un jeu de balle très pratiqué dans l’espace atalen et eyldarin.

— Je jetterai un coup d’œil sur les registres.

Il ferma son registre, but une gorgée du thé qui reposait devant lui et fit la grimace. Il s’en versa une nouvelle dose, chaude celle-ci. Puis il reprit :

— Mais ce n’est pas ce pour quoi tu es là, n’est-ce pas ? Je ne sais ce que t’a dit notre… amie commune. Il y a ces allées et venues…

Daeithil regarda Turlan sans le voir. À la mention de son nom de famille, elle avait glissé sans s’en rendre compte hors de la réalité, dans des pensées d’un autre âge. Le vieil homme ne s’en était pas aperçu et était parti dans une longue explication.

— … et quand on arrive, rien n’a bougé ! Ah ! Je le saurais, ce sont là où sont les ouvrages les plus précieux…

Un instant elle fut contente qu’il changeât de sujet, même si elle aurait aimé en savoir plus.

— … et tout ça sans que rien ni personne ne remarque sur le moment quoi que ce soit. Enfin, quoi ! Les Archives royales, on n’y rentre pas comme dans des thermes, non ? C’est gardé, et pas qu’un peu. Et je les connais, les gardes : des braves types, gentils mais pas coulants.

Il avala une nouvelle gorgée de thé, regarda sa tasse encore fumante avec un air satisfait, puis continua :

— Je crains qu’il n’y ait de l’Arcane là-dessous. Eh, si je te disais : rien que ces vingt dernières années, combien on en a renvoyé de ces fouineurs… Des vaisseaux entiers vers Copacabana !

— Copacabana ?…

— Oui, vous savez bien, ces petits fouineurs de la Rose de… De quoi déjà ?

— De Mars ?

— Oui, c’est ça. Tu connais ?

— Un peu, oui… L’organisation terrienne qui fait office de Seigneurs d’Arcanes et qui s’est surtout faite connaître pour être des voleurs d’archives. Elle m’en a parlé.

Daeithil n’eut pas besoin de mentionner le nom de son mentor, Hiriel Galadril, reine légendaire des Eyldar. Au reste, ce n’était pas un nom qu’il était toujours très prudent de mentionner. Ou très judicieux.

Le serveur profita de la pause pour apporter un large plateau : thés et épices, un assortiment de brioches à la cannelle, quelques fruits frais et une galette fumante à côté d’un pot de miel. Les odeurs combinées suffirent à mettre son estomac au bord de la rébellion ouverte, Daeithil entreprit donc de calmer les esprits révolutionnaires.

Ce qui ne l’empêcha pas – car c’était une femme de tête avant d’être une femme d’estomac – de penser que quelque chose ne collait pas dans l’histoire. Elle s’y connaissait suffisamment en Arcanes – que l’on appelait ailleurs « magie » ou « psioniques » ou « ondes ineffables » – pour savoir que ça pouvait être pratique pour amuser la galerie, mais qu’il fallait un sacré talent pour arriver à faire disparaître un codex. Elle jeta un œil sur celui posé à côté de Turlan et hocha la tête, entre deux bouchées.

Cette « Rose de Mars » avait une certaine réputation dans l’espace terrien et, même si les Arcanistes de culture atlano-eyldarin avaient tendance à les prendre pour des plaisantins – de façon générale, Eyldar et Atlani ne faisaient que peu de cas des Terriens –, Galadril leur accordait un certain crédit. Mais leurs méthodes étaient plus… classiques : ingénierie sociale et cambriole.

Le plus gros de son appétit rassasié, Daeithil reprit :

— Ah ! Puisqu’on invoque les dragons… Elle leur a aussi demandé leur aide. Un de leurs agents devrait arriver demain.

Turlan fit la grimace ; Daeithil se doutait bien que ça n’allait pas lui plaire. Elle lui lança son clin d’œil le plus irresistible.

— Un voleur pour attraper un voleur.

Texte: Alias – Illustration: Psychée – Licence: Creative Commons, partage dans les mêmes conditions (CC-BY-SA)

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