Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde, Livre 1, chapitre 3

Cet article est le numéro 3 d'une série de 16 intitulée Erdorin, Livre 1

— Salut camarade ! Quoi de neuf ?

— Le groupe n° 3 est rentré. Niet problem, mission accomplie.

— Et le vieux ?

— Je crois qu’il se doute de quelque chose. Il a murmuré des imprécations.

— Quel genre ?

— ‘Sais pas, camarade, je parle tous les langages de programmation que tu veux, mais pas l’eyldarin.

— Oh… Pas grave, de toute façon c’est bientôt fini. Plus que quelques heures à attendre pour celui-là. Allez, dis à Tiana de prendre le relais et va te coucher !

Da ! Et quand on a fini, à nous la Californie !

— Eh, Yuri, en parlant de Californie, viens voir ce que j’ai sur l’écran, là…

— Hé, mais c’est Miss Parti qui vient nous voir ! Ben je crois que je ne vais pas me coucher tout de suite, moi…

***

Arches et colonnades se multipliaient à perte de vue jusqu’à l’horizon. Pour autant qu’on puisse parler d’horizon dans un espace clos, bien entendu. Entre les colonnes, les rayonnages en bois et en métal s’assemblaient pour former un curieux labyrinthe ; les rares inscriptions sur iceux ne donnaient qu’une référence abstraite.

Daeithil respira l’atmosphère. Quinze mille ans en arrière, elle revit la bibliothèque du domaine royal de Foithanc. L’odeur était la même : un composé de cuir, de bois et de papier végétal, agrémenté d’huiles aromatiques qui servaient à la fois de conservateur pour les ouvrages et de parfum subtil.

— Hmmm… Vous utilisez toujours l’ysmanca

— Pas tout à fait, répondit Turlan. C’est de l’erysvenka. Les ingrédients aromatiques sont les mêmes, mais c’est plus efficace, et ça n’a pas la sale habitude de faire des réactions chimiques avec certains cuirs. On a pas mal d’ouvrages qui sont maintenant irrémédiablement fichus à cause de ce genre de bêtise.

— Oh…

Daeithil revint brutalement à la réalité. Turlan l’avait guidé à travers des kilomètres improbables de galeries, s’enfonçant toujours plus au cœur des fameuses Archives royales d’Eokard.

L’archiviste n’avait pas menti : la sécurité était très stricte. Ils avaient passé au moins trois points de contrôle, au fur et à mesure qu’ils approchaient des lieux d’entreposage que le vieux bibliothécaire avait qualifié de « sensibles » avec un sourire entendu. Le secteur où ils se trouvaient ne recélait pas en lui-même de connaissances interdites, mais de nombreuses archives familiales de la noblesse locale.

D’immenses codex reposaient sur des lutrins massifs et ornementés. De plus petits ouvrages étaient maintenus avec délicatesse dans les rayonnages. Le tout baignait dans une pénombre neutre pour les documents ; Eyldar et, dans une moindre mesure, Atlani avaient eux des yeux capables de s’adapter à des environnements faiblement éclairés. Au reste, Daeithil n’aurait pas été étonnée d’apprendre que Turlan avait une forte hérédité eyldarin.

— Ici, dit Turlan en désignant une machine complexe, nous avons le réplicateur holographique. Ainsi nous pouvons numériser entièrement un ouvrage, y compris sa reliure et les autres particularités de son support. Il est ensuite disponible pour consultation sur des lutrins virtuels, sans pour autant risquer d’abîmer l’original.

— Ingénieux.

— Mais long et difficile. Nous avons besoin d’experts ès imagerie qui ont aussi une formation d’archiviste pour pouvoir reproduire un ouvrage à la perfection. C’est beaucoup de travail, surtout quand on considère la masse des livres qui restent à numériser.

— Et c’est là qu’ont eu lieu les… événements ?

— Je ne sais pas comment on peut appeler ça. On entend comme des bruits feutrés de déplacement, et quand on vient, il n’y a rien. Et des fois, des objets disparaissent.

Daeithil jeta à la ronde un coup d’œil sur le capharnaüm. Elle pouvait bien imaginer que des choses puissent disparaître dans un foutoir pareil.

— Quel genre d’objets ?

— Bah, une de ces petites télévisions terriennes. Tu sais, ces cubes hideux avec un écran microscopique. Sans doute à un de mes assistants, mais ils nient tous en bloc : normalement, c’est interdit. Note bien que je m’en fiche un peu, tant qu’ils travaillent correctement. »

Daeithil dut faire un effort mental pour comprendre de quoi il voulait parler. Un récepteur visuel portatif. Les Terriens, qui ont le sens de l’humour à défaut d’avoir du sens commun, qualifient de « miniature » ceux qui sont à peine moins grand qu’une besace de chasse.

— Oh, en fait, pendant que j’y pense, il y a un système de garde visuelle dans cette pièce ?, demanda-t-elle.

— Un… ? Oh, une télésurveillance ! Oui, bien sûr. Je vais demander qu’on te transfère les archives sur le terminal à côté. Tu y seras tranquille, je te l’assure. Je dois aller vaquer à deux-trois tâches matinales. Si tu as besoin de mes services, tu sais comment me contacter.

Après un dernier salut, Turlan disparut derrière les rayonnages.

***

Boljemoi !… Ça devrait être interdit des filles comme ça !

— Attends, je vais essayer de faire passer la caméra sous le pupitre.

— Non, mais tu as vu ces jambes ?

— Je vois que ça, camarade. Mais si tu arrêtais de me cogner, je pourrais peut-être arriver à programmer la descente…

***

Daeithil observa longuement le terminal, avec l’air du modéliste qui, affrontant une réplique du Soleil Royal en 2 500 pièces, s’aperçoit qu’il a perdu le plan de montage. Elle laissa échapper un soupir et lança les premières commandes. La station étant munie de reconnaissance vocale, elle dut commencer par maîtriser son accent et conjurer son eyldarin moderne pour arriver à faire faire ce qu’elle voulait à l’appareil et à son contenu.

Le terminal ne manifesta que brièvement sa mauvaise volonté et bientôt apparurent les premières images des caméras de surveillance. La vue, format œil de bœuf, n’autorisait pas une qualité d’image transcendante. La caméra se mouvait en un balayage lent à travers la pièce.

Elle put bientôt voir le poste de télévision dont Turlan avait parlé. « Hideux » ne faisait que commencer à décrire l’engin. Cubique de partout, sauf l’écran qui était bombé au point d’être quasiment sphérique, l’engin affichait un bon double décimètre cube au compteur. Son apparence catastrophique était renforcée par un jeu de molettes et boutons qui apparaissaient comme autant de protubérances ; on y aurait vissé une manivelle d’écluse que l’aspect général n’en eût pas été sérieusement compromis.

Après quelques engueulades bien senties – quoique parfaitement inefficaces – avec l’interface du terminal, Daeithil put continuer le visionnement des bandes. Elle allait passer rapidement sur les quelques heures suivantes lorsqu’elle eut un déclic. Après que la caméra ait balayé un autre secteur de la pièce, elle revint sur le promontoire, près du réplicateur, sur lequel se trouvait la télé.

Trouvait, imparfait. Elle n’y était plus.

***

— Tu enregistres, hein ? Tu enregistres ?

— Mais oui, ça tourne. Pas d’angoisse.

— Ah ! Enfin. La position i-dé-ale, camarade ! La contre-plongée de la mort. Attends un peu qu’elle décroise ses jambes et tu vas pouvoir aligner la bouteille !

— Aligner rien du tout ! C’est toi qui va cracher, Yuri ! Moi je te dis qu’elle en a une. C’est culturel.

— Ha ! Culturel mon… oh attends ! Elle bouge, on va savoir ça tout de…

L’écran montra une pointe d’escarpin arrivant à grande vitesse sur l’objectif. Il y eut un grand noir.

***

Tiens, j’ai dû toucher un câble ou un boîtier là-dessous, se dit Daeithil. Elle oublia rapidement l’incident et se dirigea tout aussi rapidement vers la pièce annexe. Renonçant à trouver le commutateur de lumière, dont elle n’avait de tout façon pas spécialement besoin (les petites lumières de veille des différents appareils suffisaient largement), elle se mit à chercher partout la télévision terrienne.

L’engin n’était pas si petit que ça. Mais il semblait s’être volatilisé, sans laisser la moindre trace autre que cette image sur les enregistrements vidéo. Toute à ses considérations, elle faillit ne pas remarquer le bruit de déplacement feutré venant de la pièce qu’elle venait de quitter.

Lentement, doucement, elle dégaina son épée. Dans la pénombre, la lame couleur d’argent laiteux lança des reflets inquiétants sur la peau nacrée de l’Eylwen. Contrôlant le moindre de ses mouvements de manière à faire le moins de bruit possible, Daeithil rejoignit le cabinet. Elle fit le vide en elle, se préparant au combat ; le temps ralentit, une minute pour une seconde, une heure pour une minute. Mais son instinct de combattante lui criait que quelque chose n’allait pas.

***

Boljemoi de boljemoi ! La panade totale… Yuri, évaluation ?

— À part « c’est la merde », tu veux dire ? Le sous-système de cohésion est aux fraises, la plupart des modules de déplacement appellent au secours et la caméra a morflé !

— Passe sur les senseurs secondaires !

— Génial. Au menu, briques Lego en monochrome…

— Tu as une autre idée, Sakarov ?

— Dites, les hommes, c’est déjà les élections pour que vous fassiez autant de bruit ?

— Euh… Salut, Tiana… On a, euh… un petit problème.

— Qu’est-ce que vous avez fait à mon Kiki ?

***

Se servant de la lame comme d’un miroir, Daeithil coula un regard dans le cabinet. À première vue, personne.

À mesure qu’elle s’était rapprochée, elle entendit des couinements légers qui lui fit penser à des rongeurs. Ce qui lui parut saugrenu : la première hantise des bibliothécaires était bien d’avoir des bestioles papivores dans le voisinage. Les Archives royales avaient sans doute une batterie de dispositifs contre ce genre de chose. Ou des chats.

À la réflexion, ils étaient aussi sensés avoir des mesures anti-fouineurs pique-livres.

Par acquis de conscience, elle s’accroupit et regarda sous la table, repensant d’un coup à ce qu’elle avait touché du pied. Il y avait quelque chose. Comme des asticots qui se tortillaient. Elle alluma brutalement la lumière.

***

Merdski ! La fille…

— Plan 9 !

— Mon Kiki…

***

Sur la moquette, une bonne centaine de vers métalliques se trémoussaient d’une façon obscène. Certains comportaient des protubérances, d’autres développaient des sortes de coroles opaques. Le tout n’était pas sans évoquer, effectivement, le tas d’asticots en pleine panique.

Il y eut un instant de flottement lorsque la lumière revint. Puis les asticots foncèrent vers à peu près toutes les ouvertures disponibles. La plupart n’eurent pas le temps de faire beaucoup de chemin : un imposant codex in-folio – cuir précieux, enluminures en or et argent et incrustations de pierres – s’abattit sur eux, propulsé par les bras graciles mais vengeurs d’une Eylwen à la peau nacrée.

Texte: Alias – Illustration: Psychée – Licence: Creative Commons, partage dans les mêmes conditions (CC-BY-SA)

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