Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde, Livre 1, chapitre 4

Cet article est le numéro 4 d'une série de 16 intitulée Erdorin, Livre 1

— Je suis désolée pour le livre…

Turlan contempla l’ouvrage, désormais orné d’incrustations supplémentaires, quoique peu esthétiques.

— Ce n’est pas grave, c’est la mule.

Il dut sentir qu’elle allait poser la question et continua :

— C’est un ouvrage que l’on a fabriqué avec des restes disparates. On l’emploie pour l’apprentissage des imagiers-archivistes qui utilisent le réplicateur, une compilation des pires difficultés. Il eut un bref rire : Considère ton geste comme l’ajout d’une difficulté supplémentaire.

Le secteur étant envahi par une horde d’enquêteurs de la sécurité, les deux s’étaient rapatriés vers une loge plus calme. Daeithil avait rangé son épée, repris ses esprits. Et du thé, aussi. La tension était retombée.

— Au fait, c’était quoi, ces… vers ?, demanda-t-elle.

— Hmm… je ne suis pas un expert en ce genre de choses, mais je dirais que ça ressemble à des éléments de robotique.

— Un golem technologique ?

Turlan sourit. En eyldarin, les deux expressions étaient similaires.

— Quelque chose comme ça, oui. Mais ne t’inquiètes donc pas, des gens à nous peuvent se charger d’analyser les restes. Ils ne devraient pas tarder à nous en dire plus sur cette construction curieuse. Peut-être un nouveau moyen pour retranscrire les ouvrages, plus discret que le vol pur et simple : il me semble avoir vu quelque chose qui ressemblait à un capteur optique.

Assommée par le reflux d’adrénaline et complètement dépassée par le côté technologique, Daeithil enregistra la dernière expression sous le vocable voisin de « œil artificiel ». Elle acquiesça mollement.

— Oh, au fait…, continua-t-il.

Daeithil regarda le vieil homme, surprise.

— J’ai dit tantôt que ton nom n’était pas commun ? Eh bien en fait ça me disait quelque chose, mais je ne savais pas quoi. Maintenant je me souviens : la Légende de l’Inithil !

La nouvelle réveilla quelque peu Daeithil. Il y a certaines personnes chez qui l’expression « dresser l’oreille » prend tout de suite une connotation spéciale…

— Oui, je l’ai lue, mais on ne mentionne pas ce nom…

— Ça dépend des éditions. Je suis sûr de l’avoir vu au moins une fois. Ça avait rapport avec un clan secouru par l’Intihil, ou influent à bord. Si tu le souhaites, je peux vérifier.

— Euh, oui… Je veux dire, volontiers, et… si tu pouvais aussi voir pour le nom de Celebrin.

Tout allait un peu vite pour elle ; Daeithil, encore sous le choc, s’efforçait de réfléchir à grande vitesse.

— Quelqu’un de ton clan, hein ? Je vais voir.

— Merci… Turlan.

Elle avait encore du mal à s’habituer à la désuétude des titres. Elle continua :

— As-tu encore besoin de moi pour le moment ?

L’archiviste la regarda un instant avant de répondre :

— Non, non… Va te reposer un moment.

Il ajouta malicieusement, alors que Daeithil se dirigeait vers la sortie :

— Je pense que j’arriverai à te faire retrouver, si jamais j’ai besoin de toi.

***

Daeithil trouva facilement son chemin vers une terrasse. Elle se sentait un instinct de tournesol et avait besoin d’une urgente cure de soleil. Après dix jours de voyage interstellaire et une nuit quelque peu agitée, les deux heures dans les sous-sols des archives s’étaient avérées de trop. Un banc accueillant dans un océan de verdure lui eut tendu les bras s’il en eût ; elle s’y posa avec un soupir.

Un instant, elle se dit qu’elle avait peut-être passé l’âge de courir après des chimères dans des salles souterraines ou d’affronter des golems, fussent-ils technologiques et minuscules, l’épée à la main. À la vérité, le monde avait changé. Radicalement. Et pas elle.

Elle regarda, du haut de son promontoire, Tara Eokardia s’étendre à perte de vue. Dans la plaine, la ville ressemblait à un immense jardin d’où émergeaient quelques tours, ça et là. La plupart des habitations étaient plus ou moins souterraines, avait-elle lu.

Elle avait aussi vu – plus brièvement – Tor-en-Eythelyan, la capitale de la République eyldarin. Plutôt qu’une ville, c’était un curieux amas de villages imbriqués dans un parc au milieu de grands bâtiments officiels noyés dans la végétation tropicale.

Elle avait vu aussi des images d’autres cités de cet espace qu’on appelle la Sphère et dont elle avait du mal à se représenter l’étendue.

Trop de chiffres, trop grands ; à ce niveau, ça ne voulait plus rien dire.

Et elle, dans tout ça ? Elle se rappela soudainement de son communicateur – un bracelet élégant d’or et de cuivre – et, surtout, de la petite pierre qui l’ornait. Parsivrin, « livre de cristal » en eyldarin, une pierre qui contenait de nombreuses informations, notamment l’équivalent de lettres de créances établissant officiellement son identité, que Galadril lui avait remise.

Daeithil de Lleniel en résumé, en une poignée de carats… Ce qu’elle était aux yeux de ce monde. Elle appela un écran, chercha ces informations. Un mot se démarquait : Telandil.

Toujours mieux que rien, soupira-t-elle en rangeant la carte.

Se relevant lentement, elle prit son courage à deux mains et lança une laborieuse recherche sur le réseau local. Il était temps de faire son retour sur la scène sociale.

***

Quelques mois plus tôt, sur un autre monde, dans un petit domaine en bord de mer.

— Tu verras, c’est la… couverture – elle pouffa comme une étudiante – idéale.

Galadril expliqua à Daeithil que les Telandili étaient un peu une guilde, un peu un clan, un peu… autre chose. Ils étaient très secrets, très riches et très respectés – dans l’espace atlano-eyldarin, à tout le moins. Les Terriens avaient plus de mal avec la notion de commerce de faveurs sexuelles, même très haut de gamme. En cela, Daeithil se dit que les choses avaient peu changé en quinze mille ans sur Terre, mais beaucoup plus dans le reste de l’espace.

— Dae… De… da…

Lorsque Galadril présenta Daeithil à Orithan, l’envoyé des Telandili de Dor Eydhel, ce dernier sembla à deux doigts de se jeter à genoux devant elle ou de tomber dans les pommes. Une fois remis de ses émotions – et, par voie de conséquence, quelque peu aviné – il lui raconta la Légende secrète, celle qui reliait la guilde à un ancien culte, réprimé par les autorités d’après-Exil.

Un culte de l’amour et de la fécondité, que Daeithil ne connaissait que trop bien : c’est elle qui l’avait fondé, sur les ruines de l’ancienne religion – morte au moment des grands bouleversements qui causèrent l’Exil. Cela lui confirma que des représentants de son peuple avait pu quitter Erdorin et rejoindre les nations stellaires. Avec le temps, la coloration religieuse ou mystique était passée de mode ; seuls quelques écoles y faisaient encore référence. Les Telandili se concentraient plus sur les arts de l’amour, mais aussi l’étiquette ou les Arcanes dites de l’Éveil, permettant de contrôler les organismes.

— De corps, d’esprit et d’âme, tu es Telandil. Bienvenue dans le monde, Daeithil !

Il ne fut pas très difficile de convaincre l’école à laquelle appartenait Orithan d’intégrer Daeithil ; il fut plus compliqué de le convaincre de l’y intégrer comme simple Telandil sans grade particulier et de garder sous silence le retour de la fondatrice.

Elle passa quelques mois dans l’école, avec Orithan, d’une part sous la forme d’une formation-express aux us et coutumes des multiples cultures atlano-eyldarin et, d’autre part, comme premier pas avant une émancipation complète. Elle constata, non sans un certain plaisir, que si elle n’aimait toujours pas les histoires de protocoles – même fortement allégées par rapport à ses souvenirs de reine –, elle avait gardé une certaine aise à les absorber et à faire semblant.

Lensil, Daeithil De-Lleniel, bienvenue au Domaine des roseaux !

Pour sa première grande sortie dans ce nouveau monde, si excitant et si terrifiant à la fois, elle se décida à aller demander de l’aide à ses nouveaux coreligionnaires.

L’accueil dans le petit domaine au bord d’un des grands lacs circulaires – témoignages d’un lointain passé très tumultueux – y avait été bon. La guilde bénéficiait de la bienveillance de la Couronne – le clan royal d’Eokard – et comptait une petite cinquantaine de membres, plus autant de serviteurs. Des gens agréables et plutôt bien disposés ; Daeithil constata avec plaisir qu’aucune rumeur particulière autour de son entrée au sein de la Guilde n’était parvenue jusqu’ici. Ou alors elle avait été ignorée.

Elle passa le plus clair de sa journée à discuter avec eux, se permettant de poser un peu toutes les questions qui lui paraissaient stupides et qu’elles n’avaient osé demander à Turlan. Pour la guilde, elle était origine d’Yrcandor, le petit continent de Dor Eydhel où était sis le domaine de Galadril, repaire notoire de clans traditionalistes et technophobes ; personne ne s’offusqua de ses tournures de phrases surannées et de son incapacité chronique à utiliser le réseau planétaire.

Entre deux amants et entre deux eaux, Daeithil put se faire une assez bonne idée d’à quoi allait ressembler la suite des évènements. D’abord, elle avait quelqu’un à accueillir dignement.

Texte: Alias – Illustration: Psychée – Licence: Creative Commons, partage dans les mêmes conditions (CC-BY-SA)

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