Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde, Livre 1, chapitre 5

Cet article est le numéro 5 d'une série de 16 intitulée Erdorin, Livre 1

Kyoshi Kerensky regarda par le hublot. Ou plutôt, par l’écran qui restituait la vue extérieure. Sa descente sur Eokard était accompagnée par l’imbrication des accords torturés de House in the Laurels, une des chansons de Ghostfinder, le dernier album de Moonshiner. Le métal symphonique torturé n’était pas exactement son style, mais c’est tout ce qu’elle avait trouvé sur le réseau local d’Alenia.

La navette était pour ainsi dire vide : à peine une dizaine de personnes et elle devait être la seule Terrienne. Elle était passablement en retard, aussi : elle avait eu droit à la totale, à la Douane. Certes, venir de Copacabana n’a pas que des avantages : les autorités locales avaient tendance à accorder la nationalité à qui en fait la demande et, de plus, la sécurité des passeports était risible, au point qu’une simple imprimante domestique suffisait à en créer des faux.

Mais c’était surtout son NCC Gauss mod. 19 qui posait problème. Elle avait beau détenir toutes les licences possibles et imaginables pour cet engin, on continuait à la regarder de travers à chaque passage de frontière. Bon, d’accord, c’était un revolver anti-char, mais quand même !

À moins que ce soit sa tenue. Il est vrai que la combinaison SecondSkin™, comme son nom l’indique, redéfinissait le concept de « moulant ». Si on ajoutait à cela des détails aussi piquants – littéralement – qu’une panoplie de bijoux implantés dans différentes parties de son anatomie, ainsi que des colliers et bracelets à cadenas, une licence de détective privée et un passeport de Copacabana – une référence dans le domaine de la fiabilité —, on pouvait mieux comprendre les accès soudains de méfiance de la gent douanière. Ainsi qu’une envie irrésistible de se livrer à une fouille au corps, encore qu’au vu de la tenue, un centimètre de fil dentaire eût été immédiatement visible.

Kyoshi ne s’était jamais arrêtée à ces détails. Ou, pour être plus précis, elle ne s’y arrêtait plus. Au moins, elle n’avait pas mis le harnais en cuir qui accompagnait la combinaison. À contre-cœur, mais elle savait que ça avait plus de chance de choquer un douanier Eylda ou Atalen qu’un emblème de la Dame de fer. Celle qu’on appelait ironiquement « l’Honorable compagnie » était encore considérée comme criminelle dans ces parages et il était difficile de dire ce qui ferait le plus peur aux autochtones : le sadomasochisme à la parisienne ou le mercenariat-piratage à plans débiles.

Elle pensa à celle qui devait sans doute l’attendre, quelques centaines de kilomètres plus bas. Le groupe venait d’attaquer The Verrat, un grand final instrumental tourmenté, dominé par un improbable duo guitare-violon conjurant des images de chute vers des abysses indicibles. La navette plongea dans la nuit, vers Tara Eokardia.

***

C’était Lord Rinaldo, un des Maîtres de la Rose de Mars – et accessoirement père adoptif de Kyoshi – qui était venu avec cette affaire, un peu plus d’un mois auparavant.

Kyoshi venait de sortir, disons, d’une mauvaise passe. Sans jeu de mots. Une période d’un an qui lui avait laissé des souvenirs confus, suivi d’un voyage sur Olympus pour régler un problème de secte et de personnalité dissociée.

La sienne. Longue histoire.

Elle invitait peu de gens dans son appartement – qui avait connu quelques transformations surprenantes pendant l’année en question, notamment l’adjonction d’un « donjon » sado-maso équipé en matériel parisien de très haute qualité – mais elle ne pouvait décemment pas refuser l’entrée à son père.

— Papa, je n’ai pas besoin de vacances !

— Laisse-moi finir, veux-tu ? Il s’agit de vacances actives.

— Actives ?

— Notre très honorable correspondante en République eyldarin nous demande d’assister une de ses protégées. Une affaire de vols de livres anciens.

Apparatchik de la Rose de Mars, Lord Rinaldo maniait les euphémismes de la maison comme une langue maternelle. La « très honorable correspondante » n’était autre que la très ancienne, très discrète et très légendaire Hiriel Galadril.

L’ironie fit rire Kyoshi :

— Je vois : elle se dit, pourquoi pas demander aux spécialistes du genre ?

— Quelque chose comme ça. Sauf que cette fois-ci, nous n’y sommes pour rien. Il fit apparaître une fenêtre holographique ; Kyoshi activa son communicateur et toucha l’icône de transfert. Rinaldo reprit : Tu as là ton billet pour Tara Eokardia, Ligues atlani et une réservation d’une semaine à la Rose royale.

Kyoshi vérifia les détails.

— On dirait un nom de bordel.

— Ça l’a été, paraît-il, mais c’est maintenant un hôtel de grande tenue. Ah, et une petite allocation de cinquante mallin pour tes faux frais.

— Soit cinq mille dollars. Golden ! C’est la Rose de Mars qui régale ?

Lord Rinaldo lâcha un bref rire ; l’organisation arcaniste était réputée pour tout un tas de choses, mais pas sa débauche de moyens :

— J’ai rajouté un peu de ma poche, sinon tu faisais le voyage en soute. Et voilà ce que notre commanditaire a bien voulu nous communiquer sur sa protégée. Tiens-le bien ou il va s’envoler !

Kyoshi, contempla l’épaisseur ridicule du dossier – papier ; la méfiance de la Rose de Mars pour les archives informatiques était presque aussi légendaire que sa pingrerie. Lord Rinaldo poursuivit:

— La chose curieuse, c’est que personne ne semble connaître son clan. Et en plus, si sa fiche la dit Telandil, il est fort probable qu’elle soit aussi Arcaniste.

— Un ancien bordel, une Eylwen call-girl de luxe, une Arcaniste… Papa, tu es sûr que ce sont des vacances ou plutôt le Conseil qui a décidé que c’était une enquête dans mon style ?

Lord Rinaldo eut le bon goût de ne pas rire.

***

Un grand coup de vent, une odeur de sel et d’embruns, un mélange de garrigue et de maquis exotique, et Kyoshi sut qu’elle était arrivée.

Sur n’importe quel starport terrien – et Bouddha sait qu’il y en a dans la Sphère – son arrivée aurait plutôt coïncidé avec des relents d’hydrocarbure et d’huile sale, une chaleur insupportable ou un froid glacial, et tant de bruit qu’elle en serait devenue sourde en posant un pied sur la piste. Sauf incident, le voyageur ne posait pas le pied sur le tarmac.

Mais là, à quelques années-lumières de toute habitude terrienne, plutôt qu’une vaste étendue de béton, elle voyait une prairie parsemée d’arbustes et de quelques maisons basses. Un discret dallage avait pour elle le double avantage de la guider là où était le bâtiment principal de la piste – qu’elle aurait été autrement incapable de reconnaître – et de lui éviter de faire brusquement et intimement connaissance avec ledit tarmac. Le gazon et les talons-aiguilles se mariaient somme toute assez mal.

Son communicateur couina brièvement : ses systèmes avaient fait connaissance avec le réseau local et lui ramenaient les informations de l’office du tourisme, une carte locale, une volée de messages à caractère commercial que ses filtres n’avaient pas – encore – reconnus comme tel, un message de bienvenue du Maître Archiviste Turlan Shi-Pliastera, qui l’informait que quelqu’un viendrait la chercher au starport, plusieurs cartes de la ville et de sa région, la liste des cafés susceptibles de lui fournir son mélange préféré (double espresso, deux sucres), la législation sur les armes et la légitime défense, enfin, bref, tout ce qu’une citoyenne de Los Angeles pensait à demander quand elle est officiellement en vacances.

Le temps de trier tout cela, elle se retrouva seule sur la pelouse-tarmac ; les rares autres passagers avaient déjà disparu – où précisément, elle ne saurait le dire. Kyoshi lâcha quelques jurons en argot japonais américain, mais bientôt, un quidam, aux cheveux longs et bouclés, vêtu d’un vaste pantalon et d’une chemise orné de monogrammes artistiquement entrelacés, dut saisir sa détresse, car il s’approcha d’elle :

Lensil, voyageuse ! Je puis t’aider ?

Un sourire, et son visage devint presque lumineux, encadrant des yeux humains, mais pourtant avec quelque chose d’indicible, d’indescriptible, mais pour tout dire, craquant. Un Atalen, un vrai ! Kyoshi se mit à penser que s’ils étaient tous comme ça, elle allait vraiment passer des vacances ici… et longtemps, de surcroît !

***

L’atmosphère qui régnait dans le terminal de Tara Eokardia, en ces petites heures de la matinée, était assez similaire à celle que Daeithil avait vécu à son arrivée. Y compris la réaction des rares spectateurs à la vue de celle qui, à ce moment, n’était plus la voyageuse fatiguée par un long transit interstellaire, mais une Eylwen à la beauté superlative et au regard ardent.

Elle avait dépensé pour l’occasion une somme plus apte à figurer dans un budget étatique que sur une facture de tailleur. Ses conceptions de la mode féminine dataient quelque peu, mais ses nouveaux amis s’étaient fait une joie de les rafraîchir – même si elle soupçonnait qu’ils étaient plus intéressés par les retirer que par les essayer. Et si elle avait eu la joie de voir que certains standards ne mourraient jamais, de nouvelles technologies et de nouvelles idées étaient apparues et elle avait décidé de tester.

C’est ainsi qu’elle avait enfilé un pantalon de soie noire et partiellement translucide, décoré d’arabesques à peine plus opaques (les Eyldar l’appelait « dentelle de nuit »). Sa chemise, en edisian d’un blanc très pur, bénéficiait d’un large décolleté fermé par un treillis de lacets ; elle tombait au delà des reins, ceints par une large ceinture de cuir reptilien brun-rouge, ornementée d’argent et d’acier, à laquelle était attachée son épée, dans son fourreau resplendissant.

Daeithil avait aussi choisi de se laisser tenter par un gilet, formé de lanières tressées en cuir bleu, soie verte et fils d’or, et elle était chaussée de bottines noires et brillantes, à la pointe griffée d’argent. Quelques bijoux discrets complétaient sa tenue : ornements d’oreille en or et rubis, tour de cou sobre en or rouge, une panoplie de bracelets si fins qu’ils n’étaient visibles qu’en groupe. Et, pour finir, à sa chemise, une broche aux armes de sa famille, qu’elle s’était faite faire il y a quelques temps.

Elle s’était habillée pour séduire, et elle put se rendre compte de son efficacité auprès du public alentours – principalement les mâles, mais plusieurs regards féminins s’attardèrent également sur elle avec un intérêt appuyé. Là aussi, les choses avaient changé ; elle se souvenait avec une pointe de douleur des réactions à sa relation avec Inithil.

— Inithil… Le nom naquit sur ses lèvres comme d’un souffle.

Au loin, une silhouette de petite taille, aux cheveux blancs marqués de mèches roses, avançait vers elle. Une silhouette qu’elle n’avait pas revue depuis… oh, plus de quinze mille ans.

Elle secoua la tête. Non, ça ne pouvait pas être elle : au moment de… l’accident, Inithil n’était plus la jeune fille de leur première rencontre. Et puis, même au plus fort de sa période provocatrice, elle n’aurait jamais osé porter une tenue pareille.

Daeithil se reprit et compulsa discrètement le petit tirage papier qu’elle avait fait faire. Oui, l’image était de très mauvaise qualité, mais il devait bien s’agir de celle qu’elle attendait. Elle prit une grande respiration et s’avança, brisant d’un coup quelques dizaines de fantasmes dans l’assistance – et en faisant naître à peu près autant.

— Tu es Kyoshi Kerenski, n’est-ce pas ? Mon nom et Daeithil De Lleniel en-Belisandar. Les étoiles brillent sur notre rencontre !

Elle se pencha pour déposer un baiser sur les lèvres de l’arrivante, qui avait un curieux goût chimique pour qui était peu habitué aux cosmétiques terriens, puis poursuivit :

— As-tu fait bon voyage ?

Un an plus tôt, la timide et réservée Kyoshi Kerenski aurait sans doute rougi jusqu’à atteindre des teintes qui auraient saturé tous les écrans de contrôle à un tel premier contact – ce d’autant plus que, même à l’époque, elle en connaissait la signification : « Où tu veux, quand tu veux. » Aujourd’hui, la Terrienne était beaucoup plus délurée, mais elle savait également mieux se contrôler. Ce qui était assez heureux, quand on considérait l’assaut en règle que son système hormonal subissait à l’instant.

Elle n’avait absolument aucun mal à la croire Telandil ; elle avait par contre plus de difficulté à imaginer ses tarifs, n’ayant jamais été très douée pour la macro-économie. Dans son esprit, cela devait être quelque part entre l’appartement parisien dans un beau quartier et la moitié du Texas.

— Euh… très bon, merci, répondit Kyoshi en mode automatique.

À vrai dire, elle s’y était copieusement ennuyée, au milieu d’un congrès d’épigraphistes sexagénaires européens monomanes, qui venaient visiter les Archives royales. Mais d’une part, pour des questions de bienséance, ce sont des choses qui ne se disent pas et, d’autre part, elle avait été quelque peu surprise – plus par la vision de son contact en chair et en formes que par la formule de salutation employée.

Histoire d’accentuer encore plus le trouble de la Terrienne, Daeithil contempla la tenue de Kyoshi, allant jusqu’à glisser deux doigts le long de son épaule.

— Étonnant. C’est une forme d’armure ?

Contrôle. Contrôle. Contrôle. Kyoshi rit, un peu nerveusement.

— D’une certaine façon. C’est un peu compliqué.

Daeithil lui rendit son rire, plus par empathie que par compréhension Peut-être une de leurs nouvelles religions, pensa-t-elle, avant de reprendre :

— Tu m’expliqueras. Bon, on y va ?

— Attends, je dois récupérer mes bagages.

***

L’Eylwen regarda avec effarement la taille de la malle qui accompagnait Kyoshi. À peine plus petite qu’elle ! Heureusement pour la jeune femme, le bagage était muni d’un dispositif antigravité, qui la rendait plus transportable. Comme elle portait aussi un sac à dos informe et une pochette en bandoulière, Daeithil se demandait franchement ce qu’elle pouvait bien embarquer.

— Au fait, tu sais où tu vas dormir ? La question n’était pas si innocente.

— J’ai une réservation à la Rose royale.

Daeithil tenta de cacher sa déception. Kyoshi Kerensky, malgré son jeune âge – moins de trente ans –, n’était pas née de la dernière pluie acide. Son esprit capta l’émotion, aussi fuyante soit-elle. Ce qui n’arrangea pas son propre état.

— Tu sais où sont les taxis ? Ou le métro, le bus… C’est quoi le plus rapide ?

— Le plus rapide, je ne sais pas, mais le plus agréable, c’est la calèche.

— Une… calèche ?

Les yeux de Kyoshi s’illuminèrent comme ceux de son alter-ego, vingt ans plus tôt, devant une poupée de poney.

Texte: Alias – Illustration: Psychée – Licence: Creative Commons, partage dans les mêmes conditions (CC-BY-SA)

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