Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde, Livre 1, chapitre 6

Cet article est le numéro 6 d'une série de 16 intitulée Erdorin, Livre 1

L’aube pointait à peine lorsque la calèche les déposa dans le quartier dit de la « Cour annexe », un ancien quartier des plaisirs voisin du palais royal et destiné à la noblesse, mais passé de mode depuis la fin de l’Arlauriëntur. La Rose royale était une structure très similaire aux autres bâtisses du quartier : deux étages à peine, une architecture simple, mais non sans élégance, entourée de quelques plate-bandes extravagantes.

À peine descendue, Kyoshi eut la surprise de voir une nuée de personnes se saisir de sa malle et de ses autres bagages, l’aider à descendre, lui proposer un petit plateau de fruits coupés en guide de bienvenue et, très accessoirement, lui demander de confirmer sa réservation. Le personnel ne portait pas à proprement parler d’uniforme, mais leurs tenues étaient de coupe traditionnelle et arboraient toutes, discrètement, le monogramme des lieux.

La malle et le sac à dos de Kyoshi prirent place sur un monte-charge, qui disparut dans le sol, pendant que leur hôte – Jaelkar, un jeune Atalen à l’anglais galactique impeccable – la dirigeait vers l’intérieur, Daeithil dans sa foulée.

— Cette dame fait aussi partie de ta suite ?, demanda-t-il à Kyoshi.

Elle se retint très fort de lâcher un « oui ! » retentissant, le genre de réponse qui vient du fond du bas-ventre. Le trajet s’était fait à un train de sénateur et Daeithil, qui s’était installée face à Kyoshi, avait constitué une spectaculaire concurrence au paysage. La Terrienne, qui n’avait pas une grande habitude des Eyldar et un voyage quasi-monacal derrière elle, se retrouvait face à une beauté qui transcendait presque tout ce qu’elle avait pu connaître – et, qui plus est, qui semblait fascinée par sa personne.

Elle se contenta de bafouiller une vague réponse qu’elle espérait négative. Jaelkar hocha la tête et le trio entra.

La salle d’eau qui marquait l’entrée de l’hôtel était largement plus impressionnante que ne le laissait supposer l’extérieur : un bassin en forme de rose stylisée, où le marbre le plus précieux côtoyait des laçages de fibre optique, qui convoyaient la lumière de plusieurs torchères situées en hauteur. Kyoshi avait presque l’impression de marcher sur du feu.

— Si vous souhaitez laisser vos vêtements ici, les loges sur le côté servent de vestiaire.

— Euh, ça ira, merci. Kyoshi savait que la nudité domestique était la norme chez les Eyldar, mais pas du tout chez elle. Elle s’efforça de garder une contenance et poursuivit : J’aimerais d’abord voir ma chambre.

Jaelkar les conduisit vers une plateforme, qui donnait sur la cour intérieure du domaine – une bonne vingtaine de mètres en contrebas. Dans les premières lueurs du jour, on pouvait déjà distinguer le petit lac, alimenté par la cascade venue du bassin qu’elles venaient de passer. Autour, un vaste jardin d’où émergeaient quelques petits bassins secondaires, une poignée de pavillons et quelques places dallées.

Kyoshi eut à peine le temps de se remettre de sa surprise que Jaelkar reprit sa marche :

— Par ici, mes Dames !

Presque sans qu’elles ne le remarquent – Daeithil était moins impressionnée que la petite Terrienne –, la plateforme était descendue de deux étages et Jaelkar les conduisit à la chambre. Il passa sa main devant la porte, qui s’ouvrit ; puis, s’effaçant pour laisser passer ses invitées, il appela une fenêtre holographique avec les codes d’ouverture.

— Nous nous sommes permis d’aménager ta chambre selon des standards terriens : porte sécurisée, grand lit, salle de bain annexe, domotique standardisée. Si tu souhaites que cet aménagement soit modifié, le service d’étage est à ta disposition quelle que soit l’heure. Si tu n’as plus besoin de moi, je prends congé.

— Merci, Jaelkar. C’est parfait !

Plus que parfait, songea-t-elle. Le catalogue parlait d’une chambre à peine au-dessus du placard à balais et me voilà dans ce qui serait au minimum une suite junior à Copa !

— C’est à ton goût ?

Kyoshi se rappela soudainement qu’elle avait une invitée. Elle se retourna vers Daeithil :

— Ça ? Tu veux rire ? C’est… immense ! Luxueux ! Splendide ! Trop grand !

Quand on est habituée à certains standards d’habitation japonais, tout est trop grand, pensa-t-elle en se rappelant sa jeunesse dans les quartiers de la diaspora japonaise de Los Angeles.

Daeithil sourit. La chambre était certes belle, mais très impersonnelle, à son avis ; probablement de l’entrée de gamme. Cela dit, le domaine avait l’air d’avoir beaucoup de cachet.

— As-tu déjeuné ?, demanda l’Eylwen ?

***

Avec une rapidité qui stupéfia Daeithil, Kyoshi s’était familiarisée avec le système domotique, avait conjuré un plan de la Rose royale et avait découvert qu’une des places dallées faisait office de restaurant. Elle reprit son sac et ressortit de la chambre, Daeithil derrière elle, et verrouilla la porte. Elle n’avait jamais pu s’habituer à la pratique eyldarin, qui n’utilisait presque jamais de serrures.

La place était située entre deux petits bassins, inoccupés à cette heure ; elles s’y installèrent, Daithil commanda deux déjeuners et, quelques minutes plus tard, une table couverte de pots, vases, plats, verres, bouteilles et bocaux divers s’était matérialisée, par l’action d’une demi-douzaine de petites mains – que Kyoshi avait pris pour des clients, certains étant somme toute très peu habillés.

Elle attrapa un broc de ce qui semblait être du café, goûta précautionneusement et s’en servit une rasade généreuse ; après la première tasse, elle sentit une partie de la fatigue se dissiper. Elle interpella Daeithil, qui commençait à empiler une variété inquiétante de victuailles, mélangeant allègrement goûts et textures.

— Bon, explique-moi donc cette histoire de bouquins volés.

***

Quelques tasses de café et beaucoup de calories, plus tard, Daeithil concluait son récit.

– … et donc Turlan est arrivé avec des gardes, ils ont embarqués ces sortes de… vers bizarres. Il a dit qu’il me rappellerait pour me dire ce qu’il en est.

— Bizarre en effet. En tous cas, je ne pense pas que ce soient des Arcanistes.

— Moi non plus. Eh bien je suis désolée que tu aies fait tout ce chemin pour pas grand-chose : si ce ne sont pas des Arcanistes, nous n’auront sans doute pas besoin de tes services.

Kyoshi se demanda un bref instant si elle ne cherchait pas à se débarrasser d’elle. Ça l’étonnait un peu, ce d’autant plus qu’elle surprit plus d’une fois Daeithil qui la regardait intensément.

— C’est pas sûr.

— Comment ça?

— Je ne suis pas seulement Arcaniste, mais aussi détective privée.

Daeithil imita l’air interloqué à la perfection. Kyoshi se mordit la lèvre, se rappelant que c’était le genre de métier qui était assez typiquement terrien et tenta de corriger le tir en cherchant un synonyme plus eyldarin :

— Enquêteuse.

— Ah, inquisitrice ? Un interloquage partout, la balle au centre. Daeithil poursuivit : Et je suppose que c’est l’uniforme de ta fonction ?

La remarque eut un effet des plus explosifs : Kyoshi éclata d’un rire tonitruant, ce qui sema un début de panique parmi le personnel et les clients – surtout les moins réveillés. Il lui fallut de longues secondes pour se reprendre. Les nerfs, sans doute. Ou la fatigue.

Elle parvint à reprendre suffisamment de contenance (avec un grand verre d’eau) pour répondre :

— Non, pas du tout. Je peux te poser une question indiscrète à mon tour ?

Daeithil hocha la tête, surprise par la question.

— Comment se fait-il que ton clan soit pour ainsi dire inconnu ? J’ai cru comprendre que tu étais membre de la caste dirigeante, une Hiriel.

— Euh… C’est une longue histoire et… plutôt confidentielle.

— Pas de problème.

Kyoshi sortit de sa petite besace un objet cubique, comportant très exactement un seul bouton. Elle le pressa et une bulle semi-opaque se forma autour de leur table, alors qu’une voix synthétique récitait :

Sphère d’intimité enclenchée. Merci d’avoir choisi NDA Systems.

Kyoshi sourit à une Eylwen perplexe :

— Confidentialité instantanée. Disponible aussi en capsules…

— Soit. Elle respira profondément. Puis :

— Je suis la dernière représentante d’un clan qui était très important sur Terre, avant l’Exil. Une famille royale d’une nation prise entre deux feux. Entre deux idéologies qui se livraient une guerre insensée. Chacune des deux factions nous accusaient de soutenir l’autre.

Elle secoua brièvement la tête, comme happé dans son propre souvenir. Elle respira une nouvelle fois avant de reprendre :

— Notre clan a essayé de composer. Quand les glaciations sont arrivées, nous n’avons pas… pu partir avec les autres. Nous avons dû bâtir patiemment notre propre vaisseau. Depuis, notre clan a vécu dans un exil intérieur, sur Yrcandor.

— Le continent de Dor Eydhel réservé aux technophobes ?

— Oui, je crois que c’est comme cela qu’on dit.

— Avant l’Exil?

— Oui. C’est une période très sensible, dont il vaut mieux ne pas parler en public. C’est pour cela que mon clan est… discret.

Kyoshi sourit.

— Je comprends. Je peux te poser une autre question indiscrète ?

— Encore une ?

— Plus personnelle.

— D’accord.

— Pourquoi tu me regardes aussi bizarrement ?

Imperceptiblement, leurs deux visages s’étaient rapproché. Daeithil eut l’air de soudainement s’en apercevoir et recula de quelques centimètres avec surprise. Elle tenta de commencer une phrase, fit une pause, puis sourit :

— Tu me rappelles quelqu’un. Quelqu’un que j’ai connu et perdu il y a très longtemps.

Un bref instant, Daeithil ouvrit son esprit. Presque instinctivement, l’esprit de Kyoshi se rua dans la brèche pour y trouver… une image. Une jeune Eylwen, qui lui ressemblait beaucoup.

— Wow. Elle resta un long moment silencieuse. Parmi les télépathes, ce genre de pratique était sérieusement mal vue. Mais l’Eylwen avait délibérément laissé Kyoshi entrer ; elle aurait tout aussi pu lui envoyer l’image mentale. Il y avait des invitations plus subtiles.

Il y eut un long silence. La Terrienne tendit la main vers le générateur. Daeithil posa la sienne dessus.

— Kyoshi, merci.

Son visage n’était qu’à quelques centimètres, l’Eylwen n’eut pas besoin de faire beaucoup d’effort pour déposer un baiser sur ses lèvres. La Terrienne resta un instant interdite, mais ses doigts trouvèrent ceux de Daeithil, elle se rappela bien vite qu’elle avait d’ailleurs une seconde main et le baiser se prolongea.

Texte: Alias – Illustration: Psychée – Licence: Creative Commons, partage dans les mêmes conditions (CC-BY-SA)

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