Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde, Livre 1, chapitre 8

Cet article est le numéro 9 d'une série de 16 intitulée Erdorin, Livre 1

Turlan eut beaucoup de mal à joindre Daeithil avant la soirée.

Ce qui l’ennuyait passablement : une rapide enquête avait amené un certain nombre de découvertes. D’une part, l’analyse des vers avaient révélé qu’il s’agissait de micro-robots. L’équivalent soviétique de nano-robots. En résumé : des robots très simples qui, en s’assemblant, pouvaient créer des machines plus complexes. Une technologie en plein essor, mais qui souffrait encore de problèmes de fiabilité.

D’autre part, cette analyse avait aussi signalé la présence d’une substance susceptible de gravement endommager un ouvrage. Cette dernière nouvelle ennuyait beaucoup plus Turlan : il avait pensé avoir affaire à des voleurs, pas des terroristes. Il devrait probablement en référer au Concile universitaire, ce qui ne l’enthousiasmait guère. Mais il souhaitait avant tout en informer Daeithil.

***

À la terrasse du Café du Midi – en français dans le texte – Kyoshi se sentait reposée. Bon, elle avait dormi une bonne partie de l’après-midi : les Eyldar avaient certes leurs recettes pour soulager la fatigue du corps et de l’âme, mais les agapes matinales avaient été particulièrement animées. Elle se sentait un peu comme après une session intense de nihondo, son art martial de prédilection.

Elle jeta un œil sur Daeithil qui, assise à ses côtés contemplait la tasse d’un « express » bien tassé avec une perplexité inversement proportionnelle à la quantité de liquide. La Terrienne ne doutait plus du statut de Telandil de sa compagne du moment ; en toute franchise, elle se doutait même qu’elle n’avait pas vraiment dû forcer son talent.

Un vrombissement soudain fit sursauter l’Eylwen, propulsant les restes de café dans les airs – la veste du voisin, traitée contre ce genre d’accidents, n’eut rien, merci pour elle. Elle émit un cri de surprise, qui se transforma rapidement en râles de frustration accompagnés de jurons divers, alors qu’elle tentait de manipuler l’interface de son communicateur :

— Entrailles putrides d’araignées géantes ! Je ne me ferai jamais à ce genre de truc…

Kyoshi se saisit de son poignet et, d’autorité, bascula l’écran holographique vers elle. Faisant appel à ses connaissances en eyldarin, elle put commuter le message et passer en mode mains-libres.

— –nous av… – …vert les vers… C’était la voix de Turlan. Son visage holographique finit par apparaître. À l’envers. En un tournemain, Kyoshi fit pivoter l’écran.

— Ah, enfin !, dit-il. Tu avais des problèmes ?

— Euh, non. Enfin, oui… bon… Turlan, voici Kyoshi Kerenski, elle doit m’aider pour l’enquête.

— Mes respects, Miss Kerenski. Heureux de voir que vous êtes bien arrivée.

Lensil, Maître Archiviste. Je suis en de très bonnes mains.

La formule, prononcée dans un eyldarin très honorable, surprit le vénérable Atalen, qui n’avait pas l’habitude de tant de déférence de la part de Terriens (à moins qu’ils n’aient quelque chose à lui vendre). L’allusion fit sourire Daeithil.

Turlan se reprit rapidement :

— Donc les experts du laboratoire ont fini d’analyser les pièces des… vers.

— Ah, bien, répondit Daeithil. Qu’ont-ils trouvé ?

Sur l’action de Kyoshi, qui avait noté le petit glyphe clignotant dans un coin de l’image, un nouvel écran apparut, montrant une série de diagrammes techniques. Elle passa rapidement les images, réprimant un sifflement d’admiration.

Le Maître Archiviste hésita un instant à lui donner la réponse que le rapport mentionnait, mais se décida pour une version simplifiée.

— Il s’agit d’éléments mécaniques, capables d’assumer à peu près n’importe quelle forme, et contrôlés à distance, via le réseau planétaire. Certains des éléments comportaient un réservoir contenant une moisissure, une espèce salissante, mais peu destructrice, qui…

Kyoshi l’interrompit :

— Une moisiss… Turlan, lorsqu’un livre est attaqué par ce genre de moisissures, vous vous en occupez sur place ?

— Oui, si les dommages sont peu importants. Dans le cas contraire, le département de biologie a un laboratoire spécialisé…

— C’est ça ! Elle hurla presque. La voilà, votre faille ! Turlan, retrouvez-nous à ce laboratoire d’ici dix minutes !

***

— Donc, les livres sortent des Archives royales pour être acheminés vers ce laboratoire.

Kyoshi et Daeithil avançaient à grandes enjambées – surtout Daeithil, qui discutait toujours avec Turlan via son communicateur, la Terrienne montrant la voie. Bouddha bénisse la réalité augmentée appliquée à la cartographie.

— Oui, mais ils sont transportés sous bonne garde, par un couloir technique souterrain. Il faudrait un commando…

— Et une fois au laboratoire ?, continua Kyoshi.

Turlan hésita.

— Je… dois avouer que ce n’est pas de mon ressort, mais de celui du département de biologie.

Daeithil soupira, et Kyoshi en écho. Le coup classique : le maillon faible.

— Combien de livres sont actuellement dans ce laboratoire, Turlan ?

— Un instant… Il murmura quelques phrases sèches devant un écran holographique. Une volée de caractères lumineux apparut et le vieil homme pâlit à l’image.

***

Le groupe déboula dans le calme feutré du département de biologie avec la délicatesse du routier mécontent fonçant avec son camion dans la cuisine d’un restoroute douteux. Il y avait là Turlan, en tête, avec une Eylwen et une Terrienne en retrait, ainsi que quatre gardes pour faire bonne mesure.

Le Maître Archiviste était furieux et il passa sa rage sur quelques sous-fifres, qui furent bien vite convaincus d’aller quérir quelqu’un d’important pour se faire engueuler à leur place.

Ce fut le vice-doyen qui s’y colla. L’homme ressemblait à un professeur raté, bouffi de suffisance et usant de formules ampoulées qui eurent le don d’agacer Daeithil en moins de dix mots. Imperturbable, il déclara que la sécurité était optimale, que les ouvrages étaient rangés dans une chambre forte, et que les Archives du Vatican, c’était la Salle des Pas Perdus à côté. Il ajouta que, de toute façon, le laboratoire était fermé à cette heure-ci et qui si ces messieurs-dames voulaient bien se donner la peine de repasser demain matin, il se ferait un plaisir d’en discuter de manière civilisée.

Turlan le foudroya du regard et on rouvrit le laboratoire. À l’intérieur de la chambre forte, une vingtaine de mauvaises reproductions attendait le groupe. Le vice-doyen s’évanouit lâchement.

***

On avait évacué le vice-doyen vers des cieux plus hospitaliers et Turlan était parti se coucher avec la tête de ceux qui s’aperçoivent brutalement de l’âge qu’ils ont réellement. Daeithil avait pris soin de le faire accompagner, histoire qu’il n’ait pas l’idée incongrue de laver son honneur avec son propre sang. Elle espérait que ce genre d’attitude ne soit définitivement plus à la mode.

Ayant passé une bonne partie de la journée à cumuler les péchés capitaux de paresse et luxure, Kyoshi et Daeithil se sentaient suffisamment d’attaque pour songer au problème. Elles se mirent donc au travail, en commençant par éplucher soigneusement les dossiers du personnel du laboratoire. On avait beau être dans un secteur sensible, la détective comprit vite qu’il y avait une certaine différence entre les conceptions terriennes et atalen de ces deux termes. Certaines fiches flirtaient avec le lacunaire.

Quelque peu agacée, elle décida d’employer les grands moyens. Pendant les deux heures suivantes, les banques de données de l’université passèrent un sale moment. Sans être une pirate émérite, ce n’était pas le premier système informatique dans lequel Kyoshi entrait sans autorisation. Celui-ci n’avait sans doute jamais été présenté aux programmes d’intrusion de la fameuse HackLeod Highland Brigade, que Kyoshi s’était procurée pendant sa folle jeunesse et qu’elle avait jalousement tenus à jour jusqu’à présent. Les gardes, qui étaient restés, durent repousser les assauts de trois vagues d’ingénieurs systèmes oscillant entre l’inquiétude et la colère. La garde ne mourut point, mais ne se rendit pas non plus.

Un peu larguée par la débauche de jargonismes et d’argot américain, Daeithil se rabattit sur ce qu’elle savait faire (à peu près) : vérifier la surveillance. Elle observa néanmoins du coin de l’œil Kyoshi dialoguer avec Rogiero, qui était, avait-elle appris, la personnalité – le terme exact étant « ego » – régissant son système informatique. Il faudrait qu’elle ait une conversation avec Kyoshi sur ce sujet, mais plus tard.

Vers trois heures du matin, alors que Kyoshi s’efforçait d’avaler le liquide que le distributeur automatique du laboratoire avait baptisé avec beaucoup d’humour « café », Rogiero rendit son verdict :

— J’ai ici trois personnes susceptibles d’avoir pu voler les livres et d’avoir une bonne raison pour le faire : Kirian Drimenis est une ancienne étudiante aux Archives, elle en a été renvoyée par Turlan pour indiscipline ; Dominic Mastrantonio, assistant, a pas mal d’arriérés de loyers et quelques dettes ; enfin Velyn Santrasin, assistant, est aussi criblé de dettes.

Daeithil regarda les visages. **Kyoshi, attend une seconde…**

Elle retourna vers le terminal, manipula les commandes, le bloqua par deux fois, puis, après moult jurons qui ne figuraient pas dans les lexiques – pourtant fort complets – de Kyoshi, parvint à faire apparaître une scène des caméras de surveillance, donnant sur le grand hall du département.

La scène, arrêtée, montrait l’assistant, un beau brun qui se la jouait un peu trop macho man, en pleine discussion avec une sorte de valkyrie blonde en tailleur strict – de coupe détestable, nota mentalement Kyoshi –, autour du mini-bar de l’entrée. Il sembla même à Daeithil qu’elle lui glissait un petit paquet, ce dont le jeune homme profita pour essayer de l’embrasser. Sans succès…

— Rogiero, demanda Kyoshi, peux-tu récupérer l’image de la fille blonde et la comparer avec les fichiers de l’université, s’il te plaît ?

Il y eut une pause de quelques secondes et la voix synthétique reprit :

— Négatif, pas de correspondance à plus de soixante pour-cent dans les fichiers de l’université.

Kyoshi regarda Daeithil.

— On a peut-être quelque chose, là…

***

La sonnerie tira Dominic d’un rêve plein de bruit et de fureur, où il sauvait une jeune beauté quelque peu dévêtue d’ignobles malfaisants. La porte s’ouvrit, d’un côté sur une charmante Eylwen aux longs cheveux dorés et à la peau pâle, de l’autre sur un humain en short, les traits encore chiffonnés par le sommeil et la crinière en pagaille.

Ce dernier considéra son vis-à-vis. Il s’efforça de placer un nom sur le visage, en se disant que s’il l’avait déjà vue et avait oublié son nom, il ne lui restait plus qu’à se faire moine ou à céder aux avances de son voisin de chambrée. Son regard glissa ensuite sur la petite Asiatique en tenue moulante. Il ne s’en souvint pas non plus et, dans son esprit, un mauvais pressentiment commença à pointer, confirmé par la présence des deux gardes de l’université.

Daeithil s’avança vers lui, le repoussant doucement à l’intérieur d’une main qui se faisait presque caresse. Elle sourit :

Lensil, tu es Dominic Mastrantonio, assistant au laboratoire de restauration des archives. Je te prie d’avoir le bon goût de répondre gentiment à nos questions : tu es plutôt mignon et ça m’ennuierait qu’on t’abîme.

***

— Comment ça « dernière livraison » ?

La voix au téléphone semblait choquée au dernier degré. On lui aurait dit que Lénine était danseuse au Bolchoï que Vladimir n’aurait pas été plus estomaqué. Il rétorqua donc :

— Désolé, Monsieur A, mais vu comme ça évolue on ne peut plus prendre de risque. La troisième livraison part aujourd’hui, et c’est la dernière.

— Mais ce n’était pas ce qui était prévu !

— Relisez le contrat, Monsieur A ! Clause cinq.

Il y eut un silence. Vlad se prit à penser que A relisait effectivement ledit contrat, mais c’était plus de la réflexion que de la lecture.

La voix reprit :

— Très bien donc. Vous serez payé comme prévu. Au revoir, Camarade !

Camarade… Il manquait pas d’air, l’Excellence ! Car d’après Tatiana, qui avait négocié le contrat, Monsieur A était une grosse huile diplomatique de la Mère Patrie. Enfin, un pied-tendre de l’Ouest…

Quelques instants plus tard, Vladimir rentrait à l’appartement. Le capharnaüm était pire que d’habitude. Il y avait comme une odeur de départ précipité dans l’air.

— Alors ?…

— C’est OK, Tiana. Il a piaulé, mais il paiera.

— Bien.

La jeune fille à qui Vlad s’était adressée se releva, époussetant machinalement les plis sévères de son tailleur. Elle reprit :

— C’est pas tout ça, les hommes, mais on plie. Le taxi ne devrait pas tarder.

Texte: Alias – Illustration: Psychée – Licence: Creative Commons, partage dans les mêmes conditions (CC-BY-SA)

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