Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde: Livre 2, chapitre 12

Erdorin Livre 2, chapitre 12
Cet article est le numéro 13 d'une série de 16 intitulée Erdorin, Livre 2

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, il n’y a pas que le sexe dans le mode de vie à l’eyldarin. Bon, d’accord : il y avait surtout ça. Au point que Daeithil dut se résoudre à donner en urgence des leçons de contrôle corporel à une Kyoshi qui commençait sérieusement à se demander si elle n’allait pas finir comme Saint Félix-Faure, l’un des saints-patrons de la Commune libre de Paris.

C’eut été une belle fin, mais une fin.

L’Eylwen en profita également pour lui apprendre quelques rudiments d’escrime, de façon à avoir une cible un peu plus réactive pour ses propres entraînements. Elle eut la surprise de se retrouver face à une adversaire qui, non seulement s’y connaissait en combat rapproché, mais qui de plus se prit assez rapidement à jouer de ses pouvoirs psychiques. Kyoshi avait lu cette idée dans un article sur une autre Copacajun célèbre, Lucia Della Montes. Sans arriver jusqu’au même niveau que l’ex-reine guerrière, elle put lui offrir des défis plus enrichissants.

Sans parler des séances post-entraînement où les soins des différentes ecchymoses se terminaient le plus souvent par un autre genre de corps-à-corps.

Rapidement, Kyoshi revint à la charge avec ses propres idées de jeux sexuels. Daeithil finit par y consentir ; après tout, elle était telandil, autant apprendre des choses nouvelles. La matinée du lendemain fut passée à soigner les séquelles et à débattre avec sa compagne des tenants et aboutissants des pratiques BDSM avec une précision quasi-chirurgicale ; au final, elles finirent par définir un modus operandi ménageant les sensibilités – culturelles et corporelles – de chacun.

Une de leurs rares sorties passa par un certain nombre de boutiques, surtout vestimentaires – mais pas que, Kyoshi étant elle aussi une partisane de l’accessoire indispensable, même si ses accessoires n’étaient que rarement montrables en société. Encore que ça dépende de la société.

Le clou de cette virée consumériste fut une visite chez Waeran Kalavantari, tailleur atalen du Vidigal Aquaria, qui se vit passer commande d’une bien étrange combinaison en cuir souple, plus ou moins renforcée suivant les endroits, et surtout comportant un nombre déraisonnable de pièces amovibles. L’artisane n’étant pas tombée sur Terre lors de la dernière pluie, elle prit les mesures de l’Eylwen avec un certain amusement – et probablement plus de temps que nécessaire.

La facture, que Daeithil paya sans broncher, évoquait plus le budget militaire highlander que le ticket de caisse de l’épicier du coin. Kyoshi approuva.

***

Une fois les corps rassasiés, elles passaient beaucoup de temps à éplucher la bibliothèque de von Aa. Kyoshi dut bricoler pas mal de choses ignobles et pas très légales – la copie de l’archive en question ne l’était déjà pas particulièrement – et mobiliser quelques ressources externes pour décrypter l’ensemble.

Elle n’osa pas avouer à Daeithil que la Rose de Mars, toujours à la recherche de vieilles archives, avait été très enthousiaste pour lui donner un coup de main.

Le corpus était immense ; Kyoshi se demandait si elle aurait assez de cette vie pour en voir le bout. Assez rapidement, elle s’aperçut que Daeithil était bien plus douée qu’elle pour cela : d’une part, elle comprenait la langue et, d’autre part, les interfaces analogiques étaient clairement son truc. Elle avait d’ailleurs tendance à rester réveillée jusqu’au bout de la nuit, le nez sur les écrans.

Kyoshi, pour sa part, révisa ses cours en expérience utilisateur et, après pas mal de tâtonnements, elle put reprogrammer massivement l’ego du communicateur de Daeithil pour lui proposer une interface qui, si elle était affreusement gourmande en ressources, avait l’immense avantage de reproduire un environnement de travail avec lequel Daeithil se sentit bien plus à l’aise.

Kyoshi la voyait virevolter dans les rayonnages holo-simulés d’une immense bibliothèque et en ressortir les imposants codex, interagissant à l’aide d’une plume d’oie – authentique, même si elle comportait une « bague » numérique. Ce n’était pas encore parfait et Kyoshi était parfois réveillée à l’aube par ce qui ressemblait fort à des invocations de démons majeurs en eyldarin ancien, mais Daeithil pouvait travailler.

— En fait, avoua un soir l’Eylwen, nous avions des systèmes d’information similaires, à mon époque. Mais le problème, c’est que, même si l’évolution a pris plusieurs siècles, je n’ai moi-même pas tant changé que cela. Quand je suis née, nous nous déplacions à cheval ; un millénaire plus tard, nous avions une station orbitale…

***

Un jour que Kyoshi s’était brièvement absentée pour quelques courses, elle eut la surprise de trouver au retour, derrière la porte, un Eylda arborant une grande natte brune et pas grand-chose d’autre.

Lensil, Kyoshi. Je suis Kalarin.

Le temps de poser, avec l’aide du visiteur, victuailles et vêtements – elle se demanda longtemps pourquoi elle avait mis son gilet au frigo ; un soupçon de distraction, sans doute – et elle retrouva Daeithil autour du bassin, en compagnie de l’ambassadrice eyldarin et de son second compagnon, Anthil. Il était assez évident que le quatuor se connaissait et les présentations furent faites. À la mode eyldarin.

Plus tard, dans la soirée, alors que Kyoshi s’éclipsait vers sa malle pour ramener quelques jouets susceptibles de pimenter la suite des événements, elle remarqua Anthil, qui regardait un des écrans holographiques de Daeithil ; bizarre, je ne pensais pas l’avoir laissé allumé.

Elle s’approcha discrètement et l’enlaça soudainement. Il eut un sursaut et un cri – plus de douleur que de surprise.

— Oh, désolée. Je t’ai fait mal ?

— Euh… oui, une mauvaise chute à Marambaia.

En apparence impassible, Kyoshi avait remarqué quelques discrètes cicatrices sur le corps de son vis-à-vis qui, de son avis, étaient plus cohérentes avec du saut sur une mine qu’avec du saut à l’élastique. L’affaire avait été traitée par un médecin compétent – peut-être même arcaniste – mais elle était suffisamment récente pour que les traumatismes soient encore sensibles.

Tout en prodiguant quelques caresses subtiles, Kyoshi glissa subrepticement un tentacule mental vers son esprit. Elle le savait actif dans le domaine des renseignements et donc, en toute logique, sinon entraîné psychiquement, du moins capable d’une certaine forme de défense passive.

La surprise était un excellent agent déstabilisant, plus encore que le sexe ; les deux ensembles étaient redoutables. Mais c’était un agent qui fonctionnait dans les deux sens et ce qu’elle entraperçu manqua de causer des dommages embarrassant à la virilité de son vis-à-vis. Fort heureusement, à ce stade de la soirée, les invités avaient déjà eu un aperçu des « spécialités » de Kyoshi et elle put camoufler sa brutale maladresse par un excès d’enthousiasme – et des compensations appropriées.

***

L’ambassadrice et son entourage – Kyoshi dut reconnaître qu’elle était très bien entourée – prirent congé à l’aube, embarquant dans un véhicule antigrav venu les prendre dans le jardin de la demeure.

Une fois éloignés, et ce malgré la fatigue, Kyoshi se tourna vers Daeithil et, tout en l’embrassant, lui glissa : **Je crois qu’on a un problème.**

Texte: Alias – Illustration: Psychée – Licence: Creative Commons, partage dans les mêmes conditions (CC-BY-SA)

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