Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde: Livre 2, chapitre 13

Erdorin, chroniques de l'Arbre-monde, Livre 2, chapitre 13
Cet article est le numéro 14 d'une série de 16 intitulée Erdorin, Livre 2

Lord Rinaldo commit une seule fois l’erreur de rendre visite à Daeithil et à Kyoshi. Comme il était déterminé à ne pas la renouveler, pour le bien de son système hormonal, il les convia au Rose of Mars Pub. Une fois la loge sécurisée, il sortit quelques liasses de papier de sa sacoche informe.

— Je dois t’avouer que ça n’a pas été facile.

Il étala les quelques dossiers sur la table et continua son exposé :

— La Douane n’a pas l’habitude de faire des dossiers à priori, surtout sur le personnel diplomatique. Ce d’autant plus que, parmi ceux-ci, Dairil Palankera est loin d’être la plus excitée.

Il pointa son dossier, dont Daeithil se saisit. Rinaldo résuma :

— Originaire de Ringalat, la planète gelée, elle passe le plus clair de son temps sur Marambaia avec le minimum de vêtements possible. Elle ne cache pas son amour pour le climat local et a publiquement menacé de représailles douloureuses toute personne qui tenterait de la renvoyer chez elle.

— Rien de plus que je ne sais déjà, dit Daeithil en reposant le dossier.

— Non, et je doute qu’il y ait plus. Par contre, pour ces deux-là, c’est autre chose.

Les dossiers de Kalarin et d’Anthil étaient nettement plus épais, surtout ce dernier.

— Kalarin Erthirion est originaire d’un clan stellaire qui a des ramifications dans une volée d’habitats dans l’espace eyldarin et atalen. Il est officiellement secrétaire de l’ambassade, mais il a passé pas mal de temps sur une station astéroïdale appartenant au clan Lessani.

— Et qu’est-ce qu’il a de spécial, ce clan ?

— J’y viens, mais j’aimerais d’abord aborder le cas Anthil Ëaren…

Kyoshi pouffa sur le terme « aborder » ; la semaine passée avec une Eylwen prompte à réagir à tout ce qui ressemble à une allusion sexuelle avait laissé des traces. Deaithil réprima un sourire et l’admonesta mentalement. Lord Rinaldo, qui donnait l’impression de n’avoir rien remarqué de cet échange, poursuivit :

— La Douane a un assez impressionnant dossier sur sa personne. On l’a déjà vu traîner dans des lieux où, habituellement, le commun des Eyldar hésite à aller.

— Le Spartacus ?

Lord Rinaldo lança un regard lourd de reproches et d’amusement à sa fille.

— Je pensais plutôt à l’Iron Lady Pub, certaines boîtes de nuit du Vidigal Aquaria et des entrepôts de Frontera. Et je ne parle pas de ses rendez-vous discrets dans des restaurants de haut standing de Niterói…

— Il fricote avec les Altos ?

— On dirait. En même temps, ce n’est pas très étonnant : s’il n’a pas de rôle officiel à l’ambassade, la Douane le soupçonne d’être un agent indépendant et discret. Idéal pour les contacts officieux.

Daeithil approuva silencieusement. Elle avait compris à demi-mot la même chose de ses conversations avec le trio eyldarin.

— Je vois le genre, dit Kyoshi. Et c’est tout ?

— Pas vraiment. J’ai quelqu’un qui s’occupe en ce moment du pan highlander du dossier, mais une recherche un peu plus approfondie nous a appris que « Anthil Ëaren » n’existe pas.

Lord Rinaldo, qui ne rechignait jamais à utiliser ses anciennes habitudes d’avocat pour se ménager des pauses dramatiques, attendit. Daeithil réagit :

— Pardon ?

— Ce n’est pas son vrai nom. Par contre, son profil correspond à celui d’un certain Anthil Lessani Ervindil, neveu au septième ou huitième degré du sieur Edhelan Lessani Silvantari, membre de l’Agora eyldarin. Et accessoirement soupçonné d’être à la tête de Lorenui, une sorte de conspiration qui cherche à supprimer toute trace de l’Histoire pré-Exil.

Kyoshi déglutit. Elle connaissait suffisamment son père pour savoir qu’il utilisait rarement des mots comme « supprimer » au hasard.

Le plus gros des dossiers apportés par Lord Rinaldo concernait les activités de Lorenui sur Terre, principalement en Europe. Il y contenait beaucoup de conditionnels : d’une part, leurs agents étaient discrets et, d’autre part, les autorités européennes tenaient un peu trop à leurs relations avec la République eyldarin pour faire du barouf. Du coup, la plupart des événements étaient classés dans la catégorie « accident malheureux », « éboulement sur un chantier de fouilles », « cambriolage qui a mal tourné » ou le classique « accident de chasse ».

Rinaldo tendit à l’Eylwen une liasse de documents :

— Je crois que ce dossier précis pourrait t’intéresser, Daeithil.

Les coupures de presse, remontant à un peu plus de deux ans, parlaient d’une tentative de prise de contrôle d’un chantier de fouilles sur l’île de Chypre par des mercenaires, sans doute à la solde de trafiquants d’objets d’art. La tentative s’était soldée par un sacré paquet de morts et un site à peu près complètement ravagé.

À côté des articles sensationnalistes, il y avait là aussi un rapport de la Brigade territoriale. Le document était bardé de classifications qui, si les souvenirs de Kyoshi étaient exacts, remontaient très haut dans le secret-défense pour adultes. Elle reconnut un nom : Michael Karlen.

— C’est le Karlen auquel je pense ?

— À ma connaissance, la Brigade territoriale n’a que celui-ci et j’ai une source qui confirme que c’est bien lui.

Le rapport écartait la piste des trafiquants d’art, sans donner d’explications officielles. Il mentionnait cependant un peu plus, comme l’assassinat quelques jours plus tard d’une Ataneylwen soupçonnée d’être l’instigatrice de l’attaque, ainsi que la découverte, dans une très ancienne ville souterraine, d’une Eylwen en animation suspendue, qui aurait ensuite été confiée au clan Lintar.

Il y eut un moment de silence. Rinaldo dégustait sa bière, qui avait un peu trop attendu.

Daeithil murmura un nom :

— Galadril.

Texte: Alias – Illustration: Psychée – Licence: Creative Commons, partage dans les mêmes conditions (CC-BY-SA)

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