Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde: Livre 2, chapitre 2

Cet article est le numéro 3 d'une série de 16 intitulée Erdorin, Livre 2

La villa avait un charme certain, principalement par sa vue impressionnante sur la baie de Copacabana dans le soleil couchant. Pour le reste, Daeithil n’était pas particulièrement enthousiaste : une architecture faite de lignes droites, quelques poutres apparentes qui n’étaient probablement pas en bois, un ameublement sans âme ; même la piscine ressemblait à un bassin industriel rempli d’une eau aux arômes chimiques. La propriété avait été conçue par un maniaque du béton et ne comptait, en guise de verdure, qu’une microscopique pelouse que le manque d’entretien faisait ressembler à une pelisse de vieux lion mort. Elle soupira.

**Tu n’as pas l’air convaincue…**

Kyoshi s’installa à ses côtés, sur le balcon. La température n’encourageant pas à l’abondance vestimentaire, l’Eylwen, avait abandonné la plupart de ses vêtements pour ne garder qu’une simple chemise légère – Kyoshi l’avait prévenue que les voisins auraient probablement une objection à ce qu’elle se balade complètement nue.

L’humaine, elle, avait choisi un justaucorps spectaculairement échancré, appelé « maillot de bain », qui révélait plus de son anatomie qu’elle n’en cachait, accompagnée d’un grand chapeau et de mules à talons hauts. L’idée qu’on puisse porter des vêtements pour le bain stupéfiait l’Eylwen, mais comprit rapidement que, socialement, la nudité était un fort tabou chez les Terriens. Cela dit, elle se demanda un instant comment quelqu’un pouvait penser qu’une telle tenue pourrait être moins provocante que son absence.

**Je ne le suis pas. Tout ça me paraît si… artificiel.**

**Désolée, c’est tout ce que papa a pu nous trouver ; c’est un peu la haute saison, tu sais.**

Daeithil ne savait pas ce que « haute saison » pouvait bien vouloir dire, mais elle acquiesça. Kyoshi l’enlaça par la taille, posant sa tête sur son épaule – en se hissant sur la pointe des pieds. Elle avait bien une idée assez précise de comment dissiper la mélancolie de sa compagne, mais elle fut interrompue, presque simultanément, par le vrombissement d’un de ses bracelets – son communicateur – et par une sorte de gong à quatre tons légèrement discordant qui servait de sonnette à la porte principale.

Tout en étouffant à moitié une volée de médisances en copacajun, anglais galactique, japonais moderne et français de Paris, elle jeta un œil au petit affichage holographique qui s’était manifesté au-dessus du bijou.

— Ah, c’est mon père qui m’appelle. Tu peux t’occuper de la porte, ‘Sil ?

Traversant la villa, Daeithil rejoignit la porte d’entrée, essayant de se rappeler quel commande ouvrait la porte et laquelle la verrouillait en mode « forteresse » tout en appelant la milice locale. Elle finit par utiliser la méthode artisanale, se posant devant le portail et appelant :

— Qui va là ?

— Arko !, répondit une forte voix. Tu peux ouvrir la porte du garage ?

— Euh, je ne crois pas…

Un temps.

— OK, si tu peux d’jà ouvrir celle-là, ça s’ra bien.

Faire jouer le système mécanique d’ouverture s’avéra être dans les cordes de l’Eylwen et le portail s’ouvrit, révélant un Rowaan qui, s’il avait eu un visage non-canin, aurait immédiatement pris des couleurs. Daeithil avait ce genre d’effet sur la plupart des anthropomorphes.

Lensil.

— Spfrkz…

— Désolée pour le garage, mais je ne sais pas quel mécanisme l’ouvre. À vrai dire, je ne suis même pas sûre de ce qu’est un garage.

— Pfgrpvsk…

— Euh, entre…

Arko sortit un mouchoir de la taille d’un drap respectable, l’utilisa pour se moucher bruyamment, éponger un trop-plein salivaire qui menaçait de noyer tout le quartier et se donner une contenance. Ceci fait, il entra et entreprit de chercher l’ouverture du garage, tout en essayant d’éviter de trop reluquer l’Eylwen ; le fait que cette dernière le serrait de près, essayant de comprendre comment fonctionnait le panneau de contrôle, n’aidait pas.

Il lui fallu environ quatre secondes pour découvrir la bonne commande, l’activer et ressortir précipitamment ; en regardant la commande en question, Daeithil lut effectivement un mot en anglais qui pouvait bien vouloir dire « garage », même si elle l’aurait pour sa part prononcé différemment. Une série de bruits de moteur, puis le claquement d’une lourde porte se refermant lentement, l’informa que le Rowaan avait posé son véhicule dans l’endroit en question et, en guise de confirmation, Arko reparut bientôt, un lourd sac de marin sur l’épaule.

— Voilà qui est fait ! J’me pose où ?

— Suis-moi, nous t’avons préparé une chambre.

Daeithil crut entendre une déglutition un peu forcée derrière elle et, soudainement, la situation lui apparut bien plus claire. Elle réprima à grand peine un éclat de rire.

**C’est notre cocher**, envoya-t-elle par télépathie à Kyoshi. **Je crois que ma tenue le met mal à l’aise. Je n’ose imaginer quand il verra la tienne.**

**Ça va devoir attendre. Devine qui la Douane vient de repérer en ville ?**

***

On ne peut pas dire que les filles avaient fait assaut de complexité pour les tenues qu’elles arboraient dans la limousine d’Arko, limousine transformée en décapotable pour l’occasion. De mauvaises langues auraient même pu prétendre qu’elles étaient moins habillées en ce moment qu’une demie-heure plus tôt, sur leur terrasse.

Kyoshi avait troqué son bikini de guerre germanopratain pour un boléro et une jupe très courte, alors que Daeithil jouait la carte de la légèreté vaporeuse, avec une tunique mi-longue en coton translucide. À lui seul, Arko portait sans doute plus de tissu que les deux réunies ; certes, son physique massif jouait à son avantage, mais sa nature de baroudeur quelque peu parano sur les bords lui interdisait également de sortir sans sa petite laine – le modèle à 0 % de laine et 100 % de matériaux composites.

De toute façon, Copacabana étant Copacabana – surtout en janvier – la température et le tempérament local justifiaient les excentricités vestimentaires des uns et des autres, surtout à bord d’une limousine décapotable aux lignes rétro, d’où émanait la dernière scie musicale à la mode, mélange de polyphonies arméniennes et de rythmiques polynésiennes, avec un fond électro post-moderne.

La nuit commençait doucement à s’imposer sur la cité, qui luttait de toute la force de ses éclairages artificiels. Du haut de la terrasse Saõ Nicola, accrochée à la montagne, Kyoshi et Daeithil observaient les lumières de la ville se reflétant dans la baie. Une vue d’un romantisme à faire fondre le plus endurci des militaires Karlan – ce qui constitue un pléonasme conséquent.

Sauf que les filles étaient là en mission et le petit communicateur de Kyoshi renfermait un processeur optique de très haute qualité. Petit cadeau – plutôt un prêt – de la Rose de Mars, qui était en ce moment braqué vers une propriété bien précise, en contrebas.

— La vache !

— Ils ont aussi des vaches ?

La question de Daeithil fit éclater de rire Kyoshi, ainsi qu’Arko, qui faisait le guet près de la voiture.

— Non, ‘Sil. C’est une expression de surprise. La sécurité est sévère et ils ont du matériel que je n’avais même pas vu dans les catalogues récents. Je crois qu’ils ont même piégé les nains de jardin.

— Les quoi ?…

Daeithil regarda l’écran et fit une moue spectaculaire à la vue des statuettes en vrai-faux plâtre, renfermant optiques ultra-perfectionnées et, sans doute, armes mortelles.

— Ce sont des divinités locales ?

— Le dieu du mauvais goût décoratif, sans doute.

L’Eylwen se retint de dire qu’elle avait déjà vu bien pire cette même journée.

Kyoshi revint à la voiture et sortit sa console portable de sa sacoche et lança à l’appareil :

— Rogiero, intègre les images que je viens de prendre avec les plans de l’ambassade que papa t’a envoyés et recherche les points faibles de la sécurité.

— Wow, lâcha Arko qui s’était rapproché. On se croirait dans un épisode de Martin Battleheart.

Le maître-espion de la Fédération des hautes-terres – version cinématographique – arborait en effet tout une panoplie de gadgets improbables, au point que son nom était presque devenu synonyme de technologie avancée.

— Pseudo-IA couplée à toute une série de progiciels qu’on ne trouve pas dans les boutiques, le tout intégré par un génie de la programmation d’ego informatique.

— Chapeau. Faudra qu’tu me le présentes, il pourra p’t’êt’ faire quequ’chose pour mon communicateur.

— Il est mort.

— Oh.

Daeithil capta tant mentalement que visuellement l’ombre qui passa sur le visage de sa compagne. Une blessure déjà ancienne – selon les standards terriens –, un ancien amour tragiquement disparu. Kyoshi n’en parlait pas, mais chaque fois qu’elle utilisait sa console, il y avait une touche de tristesse qui flottait dans un coin de son esprit.

— Les filles, j’voudrais pas faire le rabat-joie, mais on a d’la visite.

Texte: Alias – Illustration: Psychée – Licence: Creative Commons, partage dans les mêmes conditions (CC-BY-SA)

Naviguer dans cette série

<< Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde: Livre 2, chapitre 1Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde: Livre 2, chapitre 3 >>

Laisser un commentaire