Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde: Livre 2, chapitre 3

Cet article est le numéro 4 d'une série de 16 intitulée Erdorin, Livre 2

Arko repéra les phares qui montaient dans leur direction. Le véhicule étant du genre gros tout-terrain, qui plus est de fabrication soviétique, ça ne collait pas vraiment avec un voisinage résidentiel et plutôt huppé. Le Rowaan était à peu près sûr de l’avoir vu partir de l’ambassade quelques minutes plus tôt.

Kyoshi referma précipitamment la console, l’enfourna dans son sac et envoya le tout à Arko :

— Planque ça et attends-nous dans la voiture. On va donner le change. Si ça tourne mal, préviens la Condor.

Mauvais plan, pensa-t-il. Il aurait plutôt vu une fuite dans les règles de l’art ; en théorie, les archers en route n’avaient pas vu sa charrette et ils avaient une chance de passer inaperçu, mais il s’exécuta. La sacoche passa rapidement dans une des multiples caches de la limousine, puis le Rowaan se glissa tranquillement au volant, un énorme chapeau de paille vissé sur la tête.

Assez rapidement, les bruits qui émanaient de la terrasse se chargèrent de traduire la signification de « donner le change ». Les terrasses de ce genre, parsemant les quartiers à flan de colline de la ville, avaient une réputation très sulfureuse et très justifiée. N’étant pas un grand fan du voyeurisme – objectivement, on ne voyait rien, mais le son était très explicite – Arko monta le son de la radio.

Trois minutes plus tard, le véhicule s’arrêta devant sa voiture, tous phares allumés. Trois personnes en uniforme descendirent et s’approchèrent. Une quatrième restait au volant en l’engin. Procédure classique ; Arko fit taire ses vieux réflexes – qui impliquaient de saisir le gyroslugger caché dans la portière et balancer deux roquettes antichar dans l’engin en face. Il n’était plus un combattant du Rowaan PowerForce en mission spéciale, mais un honnête et honorable taxi de Copacabana, chauffeur de limousine à ses heures. Et il agit comme tel : en engueulant son vis-à-vis immédiat.

— Dites, ‘pouvez pas couper vos putains de phares ? Ça pique les yeux. Et puis si vous voulez utiliser la terrasse, y’a d’jà deux clientes, là-bas.

— Vos papiers !

— Les vôt’ d’abord ! Z’êtes de la Condor ?

Uniforme Numéro Un produisit une carte d’identification. Brigade territoriale européenne, agrémenté d’un mandat copacajun.

— Agent Léopold Blaise, de la Confède ? Z’êtes pas un peu loin de vot’juridiction ?

— Nous sommes assignés à la sécurité de l’ambassade européenne et nous avons capté des instruments d’optique qui s’attardaient un peu trop sur la propriété.

Arko hocha la tête, l’air contrit :

— Ah, c’est à vous, la propriété avec les gnomes hideux et la tonnelle en vieux pneus ? Mes condoléances, mon vieux : j’ai connu des favelas mieux décorées.

Il sortit lentement ses papiers, pendant que Uniforme Numéro Deux, probablement féminin, escortait Uniforme Numéro Trois sur la terrasse, lequel ressortit précipitamment, accompagné d’un escarpin volant, alors que Kyoshi entamait fort bruyamment la grande scène du deux de Intimité outragée, un drame moral en trois actes et un double effeuillage.

L’agent Blaise se désintéressa immédiatement d’Arko pour prêter attention au scandale. Un bon point pour lui : il ne porta la main qu’à son neutralisateur de ceinture, pas à l’engin plus sérieux qu’Arko devinait derrière ses omoplates. Et il s’arrêta à quelques centimètres de la crosse. Ce qui était heureux : le Rowaan était parti pour lui casser un bras ou deux, s’il jouait aux agressifs.

Il faut dire que la scène qui se déroulait sur la terrasse tenait plus du burlesque que du terrorisme international : de la dentelle et de l’outrage plutôt que de l’énergie exotherme. Kyoshi hurlait en citant des textes de loi, Daeithil refusait de se rhabiller – et de parler anglais galactique, d’ailleurs.

Moins d’une minute plus tard, deux motos de la Condor – qu’Arko avait appelées avant l’arrivée des guignols – débarquèrent pour ajouter à la confusion et la comédie continua sur ce ton pendant un bon quart d’heure. Pendant ce temps, Arko discutait mécanique avec Sørren, a.k.a Uniforme Numéro Quatre, toujours dans le tout-terrain.

Les deux Condors eurent beaucoup de mal à ne pas rigoler comme des bossus, pendant que les agents européens essayaient tant bien que mal de gérer le scandale. Les filles consentirent à ce qu’ils examinent leurs communicateurs, sous l’œil avisé des Condors, et Arko finit par se laisser convaincre d’autoriser, par souci d’apaisement, une fouille du véhicule. Fouille rendue compliquée par le fait que Kyoshi refusait qu’on touchât à ses affaires et que Daeithil, elle, draguait ostensiblement toute personne semblant parler eyldarin, voire atalen.

Les gardes de l’ambassade finirent par quitter les lieux lorsqu’une patrouille d’îlotiers, accompagnée par des habitants pas contents, vint se plaindre du boucan. La foule se dispersa en désordre – surtout que Daeithil ne s’était toujours pas rhabillée et sa plastique avait un fort potentiel de distraction – et le trio se décida finalement à quitter les lieux.

Une fois en route, Kyoshi récupéra sa sacoche. Arko l’interrompit :

— Tu crois pas qu’ces pieds-nickelés auraient pu en profiter pour truffer la caisse ?

— T’inquiète ! rigola-t-elle. Ils avaient l’esprit tellement occupé que je n’ai eu aucun mal à surveiller leurs pensées. Aucun d’entre eux n’y a même songé.

— J’imagine qu’ils avaient autre chose en tête, dit Daeithil, qui remettait difficilement ses vêtements sur la banquette arrière.

— Oui, toi. Enfin, surtout un certain nombre de parties de toi…

Elle ouvrit Rogiero :

— Alors, cette analyse ?

— C’est en cours, je devrais avoir des résultats préliminaires dans un peu plus de deux heures et un rapport complet demain matin.

Devant l’air dépité de ses petits camarades, qui espéraient une réponse immédiate, Kyoshi sourit.

— Ça, ce n’est pas comme dans les épisodes de Martin Battleheart…

Texte: Alias – Illustration: Psychée – Licence: Creative Commons, partage dans les mêmes conditions (CC-BY-SA)

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