Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde, Livre 2, chapitre 7

Cet article est le numéro 8 d'une série de 16 intitulée Erdorin, Livre 2

Anthil était quelqu’un de très discret, mais son entrée n’échappa pas à Daeithil. Avec un sourire, elle le laissa approcher, lui enlacer la taille et déposer un baiser appuyé dans son cou.

— Très belle robe, ma Dame. Elle doit être très amusante à retirer.

— Ce sera pour une prochaine fois, vil queutard ! Tu as eu assez de temps pour jouer avec moi cet après-midi.

Elle se retourna pour lui rendre son baiser et profiter une dernière fois de son anatomie. Kalarin et lui étaient les compagnons attitrés de l’ambassadrice Dairil Palankera ; contrairement à ce dernier, Anthil n’avait pas de statut officiel au sein de l’ambassade et cultivait un côté parasite mondain qui cachait assez bien des occupations plus officieuses dans le domaine des renseignements et de l’ingénierie sociale.

Il décrocha un de ses bijoux d’oreille et la glissa autour de la pointe de celle de Daeithil.

— Un petit cadeau de Dai. Une connexion vocale sécurisée, synchronisée sur ta voix. Je soupçonne d’ailleurs qu’elle nous écoute en ce moment même.

— Ça lui ressemblerait bien. Et comme nous avons encore quelques minutes, ce serait dommage de la décevoir…

***

— Bon, c’est quoi, le plan ?

— On rentre, on trouve les bouquins et on ressort.

— C’est le genre de plan qu’j’aime.

— Sans faire sauter quoi que ce soit.

— Ça, j’sais pas si j’sais faire…

Kyoshi éclata de rire à l’imitation d’Arko, qui avait pris pour l’échange la voix de Bojo, un Rowaan particulièrement bas du front dans une sitcom highlander qui, voisinage oblige, avait un certain public à Copacabana. Surtout les versions redoublées.

— OK, mais en vrai, on fait quoi ?

— On est là surtout pour récupérer les ouvrages volés par von Aa. Donc il faut savoir où il les garde et ensuite, on dépose une plainte en bonne et due forme. Mes contacts parlent d’une chambre forte dans l’abri anti-atomique.

— Z’ont vraiment un abri anti-atomique, dans ce machin ? Je savais que c’était obligatoire en Europe, mais bon…

— La villa est très ancienne, il semble que l’abri existait avant que la Confédération ne l’achète pour en faire son ambassade.

— J’imagine que s’prendre des bombes nucléaires sur la tronche et quat’guerres en deux siècles, ça rend parano.

La limousine, louée pour l’occasion, les déposa devant le portail de l’ambassade. Pour l’occasion, la fameuse actrice Ai Amano, dans sa robe-harnais Maître Lapidus et son maquillage de lune, faisait son grand retour sur la scène médiatique. Les fans étant ce qu’ils sont, elle était accompagnée de son fidèle garde du corps, deux mètres dix et cent trente kilos de rowaanitude dans un magnifique smoking, taillé sur mesure dans la plus pure fibre composite antibactérienne, antiprojectiles et antirayonnement.

Ça allait jaser dans les chapelles satanistes parisiennes !

***

L’annexe de l’ambassade était un bâtiment à l’architecture avant-gardiste de l’école catalane, tout en arches et en verrières. Un jardin suspendu, dont le bassin translucide surplombait la salle d’exposition, apportait une climatisation naturelle, un peu de fraîcheur bienvenue dans l’étouffante soirée ; au loin grondaient des promesses d’orage. On y avait assemblé une grosse cinquantaine de personnes, un parterre de VIP discutable en qualité, mais remarquable en quantité.

Soyons clair : si l’excuse officielle était l’exposition Saint-Yokai, en présence du Grand Artiste – un mètre soixante les bras levés –, à peine une poignée de critiques d’art blasés, deux ou trois journalistes mondains et une petite clique d’inconditionnels étaient là pour cela. Et certains, surtout parce qu’ils étaient payés. Le reste de l’assistance était venu pour le buffet et le réseautage.

Le chargé d’affaires au nom imprononçable – le programme mentionnait un certain Tsirikos Christodoroglou –, représentant officiel, bien que temporaire, de la Confédération, présida à la cérémonie d’inauguration officielle avec compétence, sinon inspiration.

Kyoshi fit rapidement le tour de la foule, pour poser son rôle – tout en évitant le plus largement possible l’artiste, qu’elle se rappelait avoir connu à Paris dans des circonstances qui ne se racontent pas en compagnie polie.

Il y avait là un duo de Siyani qui attendaient encore la partie « art ». Les Siyani avaient une très haute opinion de l’art et, surtout, des artistes, mais leur goût en la matière allait vers des œuvres mégalomanes et spectaculaires. À ce stade du vernissage, ils attendaient sans doute que l’ensemble des statues grotesques partent de concert pour l’orbite. Plus loin, on pouvait trouver un quarteron de parasites mondains, plus ou moins journalistes, plus ou moins marchands d’art ; quelques personnalités de la Ville libre en affaires avec les Européens ; et un petit groupe d’Eyldar qui étaient bien plus intéressés par le jardin suspendu et ses pièces d’eau.

Tout en échangeant quelques politesses avec l’ambassadrice eyldarin, Dairil Palankera – dont la tenue d’apparat semblait ne consister qu’en une sorte de tablier vaporeux et un pagne virginal, formant un parfait contraste avec sa peau très brune – son regard croisa brièvement celui d’une étrange Eylwen.

Il lui fallut près de trois secondes pour reconnaître Daeithil, vêtue d’une longue tunique fermée par une ceinture d’or et d’argent, les cheveux retenus par un chignon complexe ceint d’un diadème taillé d’une pièce dans une pierre d’un vert mat. Un pantalon couleur de nuit et des bottines complétaient l’ensemble.

**Tu aimes ?**

En guise de réponse, Kyoshi lui renvoya une image mentale particulièrement salace, qui réussit l’exploit de faire rougir l’Eylwen. Elle continua :

**Quand cette histoire sera terminée, je t’emmènerai visiter quelques boutiques.**

**À ce sujet, as-tu vu von Aa ?**

C’était un peu le grand absent de la soirée. Hormis le chargé d’affaires, la seule autre personne de l’ambassade était une certaine Eileen McIntyre, qui semblait s’occuper de beaucoup de choses, notamment de sécurité : elle n’arrêtait pas de converser avec certains gardes, ceux qui se tenaient près du couloir menant à l’ambassade elle-même.

Kyoshi lança un discret coup de sonde mentale, non sur la femme, qui continuait de croiser dans la salle d’exposition dans son tailleur de combat, mais sur un garde qu’elle venait d’interroger. Aucun doute : ils cherchaient quelqu’un. Deux personnes, même : une petite Humaine et une grande Eylwen. Elle soupira : elle avait un instant craint d’en faire un peu trop avec ce déguisement, mais c’était plutôt une bonne idée, à la réflexion.

Elle glissa rapidement l’information à Arko en mode subvocal – elle avait elle-même réglé les communicateurs sur une série de fréquences optimisée pour la courte distance et peu susceptible d’être surveillée. Cela lui donna d’ailleurs une idée…

***

Ruis travaillait comme garde extérieur à l’ambassade européenne – c’est-à-dire en charge du périmètre et des annexes, l’ambassade elle-même étant surveillée par des agents européens – depuis une dizaine d’années. Il avait côtoyé déjà trois ambassadeurs et le dernier en date, von Aa, était loin d’être son préféré. D’ailleurs, à peu près tout le détachement avait poussé un « Ouf ! » sonore lorsque Son Excellence avait été priée d’aller voir ailleurs, très loin, si elle y était.

Du coup, l’annonce de son retour, l’avant-veille, avait été accueillie avec enthousiasme très mitigé. Ce d’autant plus que la Mère Supérieure, dite aussi Reine des Glaces – pour ne citer que les termes les moins insultants –, ou, plus officiellement, Mrs MacIntyre, leur avait mis la pression pour repérer et contrer deux dangereuses mercenaires qui en avaient après Son Excellence.

Au vu des photos, Ruis s’était un temps demandé si elle ne se foutait pas de leur gueule en leur fournissant des photos d’actrices de porno. Il était à peu près sûr d’avoir déjà vu la plus petite des deux, d’ailleurs. Mais McIntyre ne plaisantait jamais. Alors Ruis essayait de repérer une petite Asiatique et une grande Eylwen.

Pour cette dernière, il y avait au moins quatre invitées qui correspondaient au signalement et elles étaient toutes à l’étage, dans les jardins. Quant aux Asiatiques, la seule qui croisait dans ses parages, c’était l’actrice et elle n’était pas si petite. Elle venait d’ailleurs de passer à ses côtés, le frôlant presque en le gratifiant d’une sourire enjôleur.

Saleté de métier : pour une fois qu’il se faisait brancher par une beauté, il était de service !

Soudainement, derrière la fille, il y eut un bref mouvement : il distingua dans les jardins une silhouette aux cheveux blancs avec des mèches roses, habillée d’une tenue loligoth improbable et avec un très gros flingue. Il eut un flash : en voilà une !

— « Central, ici Ruis. Bogey One repéré dans la salle d’exposition, je passe en interception ! »

Il n’entendit jamais la réponse négative de son contrôleur.

***

Le démarrage brusque du garde laissa dans son sillage un dérangement certain, qui fit une très bonne diversion pour Kyoshi. Son interface sensor avait pu capter le passe du garde et une petite manipulation mentale sur ce dernier, lui donnant l’impression d’avoir aperçue une Kyoshi plus vraie que nature, avait parachevé son entrée discrète dans le passage vers l’ambassade. Elle s’arrêta net, juste après la porte. La caméra au-dessus du seuil fut rapidement neutralisée et, peu de temps après, tout le réseau de sécurité de l’annexe était sous son contrôle.

D’après les plans, l’abri devait être à peu près au même niveau que l’annexe, qui était installée en contrebas de l’ambassade elle-même. Kyoshi retira ses escarpins à talons de douze centimètres et débloqua le harnais. Le BDSM a ses charmes, mais quand il s’agit d’être active et discrète, ce n’est pas idéal.

Elle fila le long du couloir, passa plusieurs portes, s’arrêtant brièvement pour laisser passer un petit détachement de sécurité venu prêter main-forte aux gardes de l’annexe ou pour contrôler le réseau de sécurité. Elle n’avait que très peu de temps avant que les contre-mesures ne repèrent ses bidouilles.

Porte, porte, couloir, autre porte, zut ! les toilettes. Re-porte et, enfin, le coffre.

Vide.

Texte: Alias – Illustration: Psychée – Licence: Creative Commons, partage dans les mêmes conditions (CC-BY-SA)

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