Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde: Livre 2, épisode 11

Erdorin, Chroniques de l'Arbre-monde, Livre 2, chapitre 11
Cet article est le numéro 12 d'une série de 16 intitulée Erdorin, Livre 2

Daeithil dut reconnaître que la milice de Copacabana – qui, pour une raison qui lui échappait, portait un nom d’oiseau – était plutôt courtoise. Plus que les gardes de l’aéroport, en tous cas. Elle soupçonnait que l’influence du clan de Kyoshi, qui semblait connaître un peu tout le monde, y était pour beaucoup.

Le père adoptif de la Terrienne vint d’ailleurs en personne, le lendemain matin, les sortir du bâtiment administratif où elles étaient retenues. Celui que l’Eylwen appelait Hiruin Rinaldo eut l’air choqué lorsque Daeithil le salua par son bref baiser sur les lèvres habituel. Pas autant que Kyoshi, qui, connaissant la signification dudit baiser, lui adressa un regard et des pensées noirs.

Rinaldo amenait de mauvaises nouvelles : pendant que Deaithil, Kyoshi et Arko bataillaient avec l’administration policière, l’avion de von Aa s’était posé sans encombre sur un petit aérodrome dans les Alpes européennes. La Brigade territoriale était venue l’arrêter rapidement, mais pas avant que la cargaison de l’avion ne se soit volatilisée dans la nature. La bonne nouvelle, c’était que l’ex-ambassadeur était sous les verrous, et ce pour quelques semaines au moins. Ce qui leur laissait quelque temps pour un plan.

Daeithil était un peu déprimée par l’échec de son objectif premier. Objectivement, elle n’avait que faire de cet ambassadeur bibliophile et kleptomane. Seuls les ouvrages l’intéressaient, d’une part pour les ramener à leurs légitimes propriétaires – c’était tout de même là sa mission –, d’autre part également pour ses propres études.

— S’il n’y a que ça, dit Kyoshi, j’ai peut-être quelque chose pour te dérider.

— Si c’est encore un de tes accessoires idiots…

Kyoshi éclata de rire.

— Aussi, mais je pensais à quelque chose de plus spirituel. Pendant que je visitais les sous-sols de l’ambassade, j’ai pu voir que les Européens avaient décidé, à l’insu de von Aa, de numériser toute sa collection. J’ai juste eu le temps de balancer un ver dans leur système, qui normalement devrait avoir fini de copier toutes les archives de la station de numérisation sur un serveur externe.

— Traduit du terrien, ça donne quoi ?

— Que si tout s’est bien passé, nous devrions avoir une archive complète de tous les ouvrages barbotés par le vilain seigneur.

***

La première partie du plan vint de Daeithil :

— Je nous ai trouvé une autre maison.

Kyoshi cligna des yeux.

Nani ?

— Je ne suis pas à l’aise ici, dans cet espèce de mausolée de pierre. J’ai demandé à Dairil si elle pouvait m’aider à trouver un domaine plus agréable. Plus isolé, aussi.

Elle sourit et continua :

— Je suis sûre que tu vas l’aimer.

Kyoshi dut admettre en effet que l’ambassadrice ne s’était pas moquée d’elles : située sur les hauts du quartier de São Conrado, la propriété était un petit domaine atalen, engoncé dans un hectare de verdure dense, construit dans un style qui lui rappelait les demeures japonaises traditionnelles. Le meilleur des deux mondes, pensa-t-elle.

C’est un Arko quelque peu gêné qui, après avoir ramené leurs bagages, prit congé du couple. Précisément parce que couple, mais aussi parce que Daeithil avait clairement mentionné son intention de se passer complètement de vêtements :

— C’est pas qu’le paysage me déplaise, mais j’ai une dame un peu jalouse et j’préférerais qu’elle s’fasse pas d’idées…

Le Rowaan avait avoué à Kyoshi que la dame en question, Rowaan elle aussi, était nageuse de combat dans l’armée israélienne et n’était pas du tout portée sur la polygamie ; il valait mieux ne pas l’avoir comme ennemie.

***

Kyoshi et Daeithil décidèrent de se donner deux semaines. Deux semaines à vivre d’amour et d’eau fraîche, en quelque sorte.

Le premier soir, Kyoshi rassembla ses maigres connaissances culinaires et leur prépara un repas ; quand elle la vit vêtue d’un seul tablier de cuisine, Daeithil dut reconnaître – non sans une certaine pointe de jalousie – qu’elle avait le chic pour apparaître encore plus nue qu’elle.

Entre deux tranches de poisson cru (frais pêché du jour), la Terrienne attaqua la question qui fâche :

— ‘Sil, comment tu nous vois ?

L’Eylwen s’arrêta un instant ; la formulation était quelque peu obscure. Elle lança une sonde mentale interrogatrice, Kyoshi lui ouvrit son esprit.

— Oh.

Un silence.

— Je… je ne veux pas devenir ta compagne, Kyoshi. Pas comme tes coutumes l’entendent, en tous cas. Je t’aime comme… comme une amie très proche, comme une amante. Pas comme une… une épouse.

Elle releva la tête. C’était plus difficile à exprimer qu’elle ne l’aurait cru. Il y avait dans sa confession pas mal de non-dits, mais pas de non-pensés et elle comprit soudainement qu’elle n’avait pas coupé le lien mental. Kyoshi l’écoutait, en apparence impassible.

— Je ne suis pas Inithil. Ni… Berangorn.

L’image d’un Atalen de grande stature aux traits élégants apparut fugacement entre leurs deux esprits. Kyoshi devait lui laisser ça : elle avait en excellent goût en matière de partenaires masculins. Cette dernière remarque dut parvenir à Daeithil, qui se laissa aller à un sourire mélancolique.

— Je ne sais pas ce qu’ils sont devenus. Inithil est donnée pour morte par sa propre légende, Berangorn n’est mentionné dans aucun des textes que j’ai parcouru… Et pourtant, je ne les sens pas morts.

Elle leva les yeux vers le ciel étoilé, qui pointait péniblement au travers des nuages qui se dispersaient après l’orage de l’après-midi.

— Ils sont là, quelque part.

— Alors nous les retrouverons.

— « Nous » ?

Kyoshi sourit.

— Je vais être franche, ‘Sil. Je t’aime comme je n’ai jamais encore aimé quelqu’un. Je ne veux pas remplacer ceux que tu aimes et je veux encore moins me mettre entre toi et eux. Alors je t’accompagne. Jusqu’à ce que nous les retrouvions.

Ou que la mort nous sépare. Elle espéra que cette dernière pensée resterait pour elle.

— Et… après ?

— Je verrai bien.

Elle eut un haussement d’épaule très parisien. Sa vie sentimentale était remplie de relations compliquées.

Texte: Alias – Illustration: Psychée – Licence: Creative Commons, partage dans les mêmes conditions (CC-BY-SA)

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