Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde, Livre 3, chapitre 10

Erdorin, chroniques de l'Arbre-monde, Livre 3, chapitre 10
Cet article est le numéro 10 d'une série de 15 intitulée Erdorin, Livre 3

Au cours de leur histoire mouvementée, les autorités davosiennes avaient acquis une certaine expérience dans les scènes bizarres qui pouvaient s’offrir à elles, surtout dans les chambres des hôtels de grands standing. Mais retrouver dans la même chambre, inconscients, un Rowaan, six commandos et trois personnes entièrement nues, c’était inédit.

Il leur fallut d’ailleurs re-neutraliser Arko qui, ayant récupéré quelques bribes de conscience, crut à une nouvelle attaque et fit voler deux ambulanciers et six kilos de matériel médical. Au reste, le personnel de l’hôpital eut fort à faire avec ses patients, puisque Daeithil, dans le même état de confusion à son réveil, s’enfuit en chemise de nuit et armée d’une potence à cathéter avant que Kyoshi – sans doute plus habituée à ce genre de circonstance – ne parvienne à la calmer.

Dans le même temps, la panique se lisait dans l’attitude de certains officiels de la station. Certes, le capitaine Steffi Natalyovna-Long arborait sa trogne des matins difficiles et marmonnait des choses peu aimables à l’endroit des fauteurs de trouble, mais ses imprécations étaient plus dirigées vers les commandos en armures que vers les furies dans leur nudité et leur garde du corps.

Il faut dire que l’ambassade eyldarin avait manifesté son mécontentement suite à l’hospitalisation d’un de ses hôtes, accessoirement membre éminent de l’Agora eyldarin – le gouvernement de la république. Ce dernier se remettait doucement d’une commotion et de quelques contusions sans gravité ; Kyoshi et Daeithil s’en sortaient à peu près indemnes et Arko n’avait même pas été admis – il en profita pour dévorer un double kébab dans la salle d’attente, au grand dam des autres patients, le temps que ses clientes ne ressortent.

Le – petit et poli – coup de gueule diplomatique avait cependant fait son effet et la sécurité de la station avait rapidement conclut à la légitime défense de la part du trio, avec le malheureux Maën dans le rôle du dommage collatéral. Dans la foulée, la suite des filles ressemblant plus à une explosion dans un poulailler qu’à une chambre digne de ce nom, elles avaient été relocalisées – avec leur détachement de sécurité à lui tout seul – dans le cinq-étoiles de la station.

C’est donc dans une suite encore plus grande, réaménagée à l’eyldarin – le personnel de cet hôtel avait sans doute discuté avec ses collègues du précédent – qu’Arko, Daeithil et Kyoshi s’installèrent pour faire le point.

— J’crois qu’on dérange, résuma le Rowaan avec son sens habituel de l’euphémisme.

— On dirait, ricana Kyoshi. Son Excellence a visiblement décidé de passer la vitesse supérieure.

— M’étonnerait. C’est pas son genre.

— Ah, c’est pourtant toi qui pensait que son détachement de sécurité était prêt à nous effacer de la route à Copa, non ?

— Ouais, mais ç’aurait été différent, il aurait pu plaider la légitime défense. Là, on nous a envoyé du lourd : c’est pas du dercenaire premier prix, on est dans le domaine du professionnel surchoix. On a eu beaucoup de bol qu’tu les aies repérés avant qu’ils arrivent à la fenêtre.

Daeithil hocha la tête :

— Je suis d’accord avec Arko, les deux combattants que nous avons affrontés étaient très bien équipés, bien entraînés et disciplinés. Nos Arcanes ont maintenu l’équilibre, mais sur la durée, ils nous auraient vaincues.

— Je t’avais dit que j’aurais pu utiliser mon plasma, ronchonna Kyoshi.

— Et tu aurais été épuisée en encore moins de temps, répliqua Daeithil sur un ton posé. Une des raisons pour laquelle nous avons pu les contenir, c’est que nous agissions de façon coordonnée.

— Alors qui ? questionna Arko avant que l’échange ne dégénère.

— Je pense que la réponse tient dans les informations que Maën nous a communiquées.

La visite de l’Eylda n’était pas seulement de courtoisie : il avait été contacté par Galadril pour leur communiquer certains renseignements. Il aurait sans doute pu le faire par communication sécurisée, mais il avait préféré venir en personne. Kyoshi soupçonna que beaucoup de gens étaient volontaires pour délivrer un message à Daeithil en personne.

Cette dernière appela un écran sur son communicateur et en sortit un volume virtuel ; elle prit ensuite sa plume pour naviguer dans les informations. Kyoshi sourit ; elle commençait à maitriser la technologie et, surtout, à s’y habituer.

— Lorenui, reprit-elle, est très présente en Europe et il semblerait, d’après les services de l’ambassade, que notre – enfin, surtout mon escapade romaine, ne soit pas passée inaperçue.

— Tu penses qu’ils en ont après toi ?

— Ils font la chasse à tout ce qui concerne la période avant l’Exil. Je suis un des témoins encore vivants de cette époque.

— Ah ouais, dit comme ça…

***

Anna Bardova replia ses longues jambes après avoir envoyé paître l’énième soupirant qui venait de tenter sa chance auprès d’elle – pour le moment, douze hommes, trois femmes et deux indistincts pour cause de boîte de nuit bondée, pas mal pour trois jours. Ce n’est pas qu’elle était opposée à la bagatelle, mais elle avait déjà un amant officiel qui l’attendait à Ringstadt et, de plus, elle était ici en service commandé.

Oh, pas sa session photo à la neige pour un maroquinier spécialisé dans les tenues moto-chic à cinq ou six chiffres. Ça, c’était la couverture.

Elle enclencha la sphère d’intimité et se saisit de son communicateur ; elle appela une session sécurisée et composa le numéro de la semaine.

— C’est moi. Il y a eu un… incident. Ah, vous êtes au courant ?

Un silence.

— Bien sûr que non ! Je les aurais trouvés où, ces mercenaires ? J’ai beau être d’origine slave, je n’ai pas de contacts avec la mafia soviet.

Rien d’officiel, en tous cas, pensa-t-elle. Pendant ce temps, son vis-à-vis demandait des précisions.

— Non, je n’en sais rien. Mais ils étaient très bien équipés et pas vraiment armés pour de l’enlèvement. Ça ressemblait à une mission d’élimination. Vous êtes sûre que ce n’est pas un service concurrent ?

Elle avait assez l’habitude de ses employeurs de Central City pour savoir que les guerres de service prenaient parfois des allures un peu trop littérale, mais son interlocutrice était catégorique : elle était seule sur le coup. Elle hocha la tête, même si la vidéo n’était pas activée.

— Très bien, je continue la surveillance. Une approche plus directe, peut-être ?… Ah, oui. Si elles sont Arcanistes, ce n’est probablement pas une bonne idée, en effet. D’accord, je vous recontacte.

De l’autre côté de la planète, le capitaine Kumesh coupa la conversation. Elle réfléchit quelques minutes, puis commença à rédiger un rapport.

***

Alberto Monteragi but une première gorgée de bière ; elle était encore fraîche, autant en profiter. Il regarda autour de lui : la terrasse était bondée et le brouhaha conséquent. Ça ne le dérangeait pas ; d’une part, il avait l’habitude et, d’autre part, son matériel se chargerait de filtrer les indésirables, l’ambiance bruyante étant, de son expérience, un des plus sûrs moyens de bloquer les curieux, numériques ou non.

La connexion se fit rapidement, comme prévu. Son interlocuteur devait vivre à côté de son communicateur, il répondait presque toujours dans la seconde.

— Je vous écoute.

Alberto lui fit un rapide résumé des événements de la nuit ; il avait pu les reconstituer en discutant avec la petite brune de la sécurité, qui lui avait tout de go avoué qu’elle préférait les sommes en liquides à la compagnie masculine. Le budget du détective étant pour le moins accommodant, il avait eu accès aux enregistrements.

— Et avez-vous une idée de qui il peut bien s’agir ?

Alberto ne savait pas ; à vrai dire, il soupçonnait même son commanditaire d’avoir voulu passer à l’action sans le prévenir – déni plausible, tout ça.

— Non, ce n’est pas de mon fait. Vous devriez savoir que ce n’est pas mon genre.

Alberto avait un doute sur ce point, mais s’abstint de le mentionner ; il savait que son commanditaire émargeait au Vatican et il avait entendu des rumeurs insistantes sur les services secrets de la Chrétienté, qui étaient plus du genre à chasser les marchands du temple – et parfois à l’arme lourde – qu’à tendre l’autre joue.

— Il n’y a rien que nous ne puissions faire, de toute façon. Continuez la surveillance, restez discret et tenez-moi au courant.

Rethan Lerkalis mit fin à la communication. La tournure des événements l’inquiétait, il était sans doute temps de prévenir les cousins.

***

— Non monsieur, je n’ai pas la moindre idée de ce qu’il s’agit.

Von Aa observa du coin de l’œil son chef de la sécurité. Eileen McIntyre restait impassible, un masque impénétrable de professionnalisme – qui avait pourtant choisi d’abandonner son poste de chef de la sécurité à l’ambassade de Copacabana pour l’accompagner. Une belle femme, à n’en pas douter, dont la maturité avait affermi et affirmé les traits. Von Aa s’efforça de penser à autre chose : il avait déjà été marié deux fois et avait été déçu les deux fois ; il préférait la compagnie des livres. Il reprit :

— Un de vos subordonnés n’aurait pas pris une initiative malencontreuse ?

— Non monsieur, j’ai vérifié personnellement : tous nos agents sont présents et, pour être très franc, je doute qu’aucun d’entre eux n’ait les ressources – sans parler de l’intelligence, s’abstint-elle d’ajouter – pour mener une telle opération.

L’ex-diplomate fit la grimace.

— Soit. Continuons à garder un œil sur ces deux gêneuses et leur garde du corps. Et pas d’initiative ! J’ai déjà assez de la Brigade territoriale sur le dos sans devoir encore gérer une enquête criminelle.

Elle acquiesça et se retira, pendant que von Aa se replongeait dans l’examen d’un de ses précieux codex. Une fois hors d’écoute, elle soupira. Elle avait sous-estimé ces furies, une fois de plus, et commençait à arriver au bout de ses ressources. Il était temps de passer à une action plus radicale et… plus définitive.

Texte: Alias – Licence: Creative Commons, partage dans les mêmes conditions (CC-BY-SA)

Illustration: Psychée – Illustration originale visible sur son blog

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