Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde, Livre 3, chapitre 12

Erdorin, chroniques de l'Arbre-monde, Livre 3, chapitre 12
Cet article est le numéro 12 d'une série de 15 intitulée Erdorin, Livre 3

Eileen McIntyre contempla son verre de cognac. Ce n’était clairement pas son alcool préféré, mais il avait ses bons côtés. Un instant, l’aspect cliché de sa posture la frappa et elle se prit à lâcher un petit rire ironique.

Quel dommage d’en arriver là ! Encore quelques mois, quelques années et elle aurait pu mettre la main sur les ouvrages de la façon la plus légale qui soit. Dix ans qu’elle suivait cet imbécile obsessionnel de von Aa, qui était absolument persuadé de tout comprendre à cette civilisation atlano-eyldarin qu’il aimait temps.

Oh, comme elle avait patiemment supporté ses longues explications sur tel ou tel point d’histoire, mentionné dans une chronique clanique ou une Légende. Presque toujours faux, bien sûr : sans le savoir, il appliquait les schémas de sa culture et comprenait tout de travers. Et bien sûr, elle ne pouvait pas le reprendre, le corriger, sans compromettre sa couverture. De plus, von Aa n’était pas du genre à apprécier être corrigé.

Pourtant, elle n’arrivait pas à le détester. Il était imbu de sa personne, cassant, mais authentiquement passionné. Elle soupira. Oui, dommage. Dommage que ce duo de furies et leur toutou aient débarqué dans l’histoire. Que cherchait donc Galadril ? La rumeur voulait qu’elle avait trahi l’organisation qu’elle avait contribué à créer, il y a si longtemps. Lorenui, qui protégeait la mémoire des peuples stellaires en faisant en sorte que ses secrets les plus dangereux le restent.

Enfin, ça n’était pas son problème immédiat. Son problème immédiat gisait au pied de son fauteuil, sa respiration de plus en plus erratique. Le cognac avait en effet ses bons côtés : il cachait parfaitement le goût de ce poison.

***

Comme prévu, Daeithil n’avait eu aucun mal à convaincre Joseph Bühler – Sepp pour les intimes, et Daeithil était assurément devenue une intime. Elle était tout de même revenue de sa mission avec les codes, mais aussi une certaine frustration : l’éducation sentimentale du Sepp en question comportait des lacunes dans lesquelles on aurait pu cacher une battlestar et sa flotte d’escorte et l’Eylwen l’avait poussé dans ses derniers retranchements, mais ça ne lui avait pas vraiment suffit.

Du coup, elle ruminait des choses peu aimables sur les compétences sexuelles des Terriens, laissant derrière elle un jeune homme quelque peu flageolant sur ses pattes et avec des douleurs dans des endroits pas racontables.

Obtenir des uniformes des Services municipaux pour les filles n’avaient pas été un gros problème : Kyoshi avait acheté deux combinaisons similaires et avait utilisé un service automatisé de tissage à la demande pour les finitions. En cas de rencontre, la Terrienne était capable de balancer une excuse crédible sur le thème de la panne dans le réseau.

Arko, quant à lui, avait acquis une grosse combinaison isotherme blanche et grise, apte à le camoufler dans la neige. Son rôle était de faire l’appui extérieur, avec un gros fusil si nécessaire.

— On y va quand ? Cette nuit ?

— Nah, mauvaise idée, répondit Arko. Autant y aller vers six heures ce soir : il fera tout aussi nuit, on sera à la limite des heures de bureau donc l’intervention s’ra plus crédible et en plus, les attaques au milieu de la nuit, c’est tellement cliché que tous les mercenaires s’y attendent.

— Et puis n’oublions pas qu’on nous a déjà attaqué deux fois. Nous sommes sans doute attendus. Autant faire vite.

La suite de l’hôtel avait plusieurs avantages, dont un ascenseur privatif qui pouvait accéder aux sous-sols, avec les codes idoines. Code que l’équipe possédait, donc. Une fois en bas, Kyoshi n’eut aucun mal à neutraliser les systèmes de surveillance dans les environs immédiats de l’ascenseur. De là, Arko put accéder à une sortie de secours, pendant que Kyoshi et Daeithil continuaient dans les couloirs.

Il leur fallut traverser une bonne partie de la ville, en passant par des galeries souterraines plus ou moins bien entretenues. Certaines étaient visiblement des caves datant de plusieurs siècles, aux murs de grosses pierres suintants. Kyoshi entendit distinctement Daeithil marmonner sa crainte de croiser des araignées géantes, la main sur le pommeau de son épée dépassant du sac.

Elles ne croisèrent qu’une demi-douzaine de drones de maintenance, dont un s’était coincé dans un cul de sac – et fort heureusement aucune araignée géante. Après deux heures de pérégrinations, elles se trouvaient devant la dernière porte.

***

Arko s’était installé au sommet d’un petit monticule, derrière un bosquet. La planque était en bord de piste et, si les skieurs avaient déserté les pentes, les dameuses qui préparaient la neige pour le lendemain y faisaient un raffut du diable. Avec un peu de chance, cela lui permettrait de passer inaperçu ; la discrétion n’était pas son point fort et, même en blanc sur blanc et entre chien et loup (ha ! ha !), il avait l’impression de débarquer en tenue de clown avec la fanfare municipale.

Sa tenue avait l’avantage d’être efficace, en tous cas au niveau température. Il espéra que son fusil allait lui aussi tenir le choc. La fabrication israélienne, c’était bien, mais c’était pas toujours idéal par temps froid. Il déploya l’engin – lui aussi emballé dans un étui isotherme blanc – et s’installa derrière le viseur optique.

Tiens, curieux : la garde paraissait plutôt clairsemée et pas équipée comme d’habitude. Plus professionnelle, à première vue. Arko plissa le front ; c’était une surprise et, dans ce genre d’opération, les surprises étaient rarement bienvenues.

Il ajusta le zoom ; l’équipement lui disait quelque chose. Il eut juste le temps de reconnaître les mêmes commandos qui les avaient attaqués dans la chambre avant que trois coups de neutralisateur ne l’assomment net.

Texte: Alias – Licence: Creative Commons, partage dans les mêmes conditions (CC-BY-SA)

Illustration: Psychée – Illustration originale visible sur son blog

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