Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde, Livre 3, chapitre 14

Erdorin, chroniques de l'Arbre-monde, Livre 3, chapitre 14
Cet article est le numéro 14 d'une série de 15 intitulée Erdorin, Livre 3

Kyoshi tenta de refermer la porte du garage derrière elle, le souffle ardent des explosions ne lui en laissa pas le temps : elle vola en arrière, protégeant son visage de sa combinaison renforcée. Seul un solide entrainement en arts martiaux lui évita une réception humiliante, en vrac, au milieu des meubles, qui commençaient à brûler également.

Elle devait sortir, vite.

Elle fila dans les corridors, l’incendie aux trousses, en essayant de se rappeler le plan de la villa. Il devait y avoir une sortie pas loin. Elle tomba sur la buanderie, sur un sauna, sur un congélateur et sur un placard à outils avant de trouver une porte qui, après une volée d’escalier en béton brut, la conduisit dehors.

***

Daeithil prit quelques secondes pour se ressaisir. Un genou à terre, le visage au ras du sol, elle prit quelques respirations et commanda à son esprit de former une mince carapace d’air entre elle et les flammes, tout en contrôlant les réactions de son corps à la chaleur ambiante et à l’atmosphère surchauffée et encombrée de fumées.

Les joutes entre Eileen et elle avaient fini par renverser le fauteuil de von Aa et l’ambassadeur gisait, inconscient, sur le codex. Elle jeta son corps inanimé sur ses épaules, prit le codex dans une main, son épée dans l’autre et avança, implacable, au milieu de l’incendie.

Autour d’elle, les flammes dévoraient avec entrain le manoir et son contenu, elle essaya d’ignorer la fumée âcre qui attaquait tout son système respiratoire.

Eileen McIntyre avait disparu ; tant mieux, elle avait déjà assez à gérer.

Un pas après l’autre, la sortie comme seul but, Daeithil avançait dans la fournaise.

Elle poussa une dernière porte et l’air glacé la frappa comme un coup de poing. Elle put faire encore trois pas avant de s’effondrer dans la neige, laissant tomber son épée et le corps de von Aa, mais la main crispée sur le livre.

Kyoshi regarda la silhouette fumante de son amante :

— Daeithil !

**Ça va, ne t’inquiète… Oh.**

L’Eylwen leva la tête, confirmant par la vision l’image mentale que lui avait transmise Kyoshi : cette dernière était debout dans la cour de la propriété, les mains derrière la nuque, encerclée par une douzaine de combattants en armes. Les lueurs des flammes éclairaient la scène comme une cérémonie barbare.

**Arko ?**

Kyoshi baissa les yeux.

**Pas de réponse.**

— Bon, ce n’est pas que je m’ennuie, mais on m’attend ailleurs.

Eileen McIntyre se tenait au milieu de ses mercenaires, échevelée, mais la mine réjouie. Elle s’approcha de Daeithil, lui arracha le livre des mains et, dans un mouvement brusque, lui posa un baiser sur les lèvres. L’Eylwen resta comme abasourdie, à genoux dans la neige.

— Un baiser de cendre, glissa Eileen en eyldarin. Comme c’est à propos.

Puis elle s’éloigna vers un groupe de motoneiges parquées dans la cour et s’adressa à un des gardes.

— Plus le temps de faire subtil : tuez-les vite, avant que les secours n’arrivent.

— Bien com–

C’est à ce moment que la dameuse défonça le portail.

***

La nature humaine est ainsi faite que, lorsqu’un véhicule de quinze tonnes, lancé à pleine vitesse, passe à travers une grille en fer forgé derrière soi, même le plus professionnel des mercenaires ne sait faire autrement que se retourner.

Ainsi, en une fraction de seconde, Kyoshi et Daeithil cessèrent d’être le centre d’intérêt de la scène. La dameuse qui venait de faire ainsi son entrée fracassante – au sens littéral du terme – eut ce douteux honneur. « Douteux », car elle se retrouva instantanément dans la ligne de mire d’une douzaine de mitraillettes, dont les propriétaires firent un usage plus ou moins modéré, suivant leur degré de panique.

Cela représenta une quantité très conséquente de balles ; l’engin n’étant de fabrication ni soviétique, ni texane, son blindage était très efficace contre les flocons de neige, moins contre les flocons de plomb. La cabine se vit donc dotée d’un grand nombre de dispositifs d’aération certes rudimentaires, mais néanmoins très efficaces. Il est fort heureux qu’Arko, à l’origine de cette action, ait eu la présence d’esprit de sauter avant. Sinon, on peut craindre qu’il eut été, lui aussi, doté de ces dispositifs.

Pendant ce temps, dans la cour, Kyoshi et Daeithil passèrent à l’action. La première fit deux pas de côté, une rotation et propulsa un coude vengeur et renforcé dans la visière d’un des mercenaires. Le choc envoya une série d’informations très bruyantes dans tout le bras de la Terrienne, qui choisit de l’ignorer ; dans le même mouvement, elle attrapa le pistolet-mitrailleur et, d’une torsion, le lui arracha des mains.

L’engin, un Hecklerwaffen dernière génération, était compact, stable et spectaculairement mortel. Sans états d’âme, elle vida le reste du chargeur dans la direction de trois autres adversaires, qui cessèrent d’être dangereux.

Elle jeta l’arme en ramassa deux autres et entreprit de saturer l’atmosphère de bouts d’acier calibrés.

Daeithil, de son côté, fonça à la suite d’Eileen. Elle avait laissé son épée derrière elle, dans la neige, mais se sentait prête à étriper quelqu’un à mains nues, si nécessaire ; en fait, une partie de son esprit se disait même que c’était une très bonne idée. Ce n’était pas de la fureur guerrière, mais une colère froide, un sentiment dont une partie de son entendement se rappelait vaguement – une force qui avait, à l’époque, abattu la principale force religieuse et politique d’Erdorin.

La Daeithil de cet instant n’était certes plus la créature gavée d’énergie arcanique par l’Arbre-monde, mais l’adrénaline compensait et Eileen, qui avait bondit sur une motoneige et enclenché le moteur à pleine puissance, constatait avec un effroi qui confinait à un début de panique que l’Eylwen la poursuivait à la course. Utilisant une vieille technique basée sur la télékinésie, elle courrait sur la couche supérieure de la neige, alors que la motoneige peinait dans la poudreuse.

Eileen s’efforça de contrôler sa terreur : le point de rendez-vous n’était pas loin, elle pouvait y arriver. Elle modéra son accélération, cherchant les passages où la neige était déjà la plus tassée, s’enfonçant dans la forêt de conifères.

Plus que cent mètres… cinquante… vingt…

Une forme noire passa au-dessus d’elle, se stabilisa. Une main se tendit. Elle la saisit et le véhicule antigravité accéléra.

— C’était moins une, merci !

— Il n’y a pas de quoi, répondit Anthil.

Il braqua sur Eileen une arme qui, un bref instant, lui apparut gigantesque. Un vrai canon antichar. L’instant d’après, la balle de 20 mm lui explosa la tête.

***

Daeithil lança un cri de rage en direction de l’engin volant, qui arrachait sa proie. Cri qui se mua en hurlement de surprise mêlée d’effroi, lorsqu’elle entendit le son du tir en même temps qu’elle sentit l’impact mental de la mort soudaine et qu’elle vit le corps sans tête tomber vers le sol.

Texte: Alias – Licence: Creative Commons, partage dans les mêmes conditions (CC-BY-SA)

Illustration: Psychée – Illustration originale visible sur son blog

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