Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde, Livre 3, chapitre 2

Erdorin, chroniques de l'Arbre-monde, Livre 3, chapitre 2
Cet article est le numéro 2 d'une série de 15 intitulée Erdorin, Livre 3

Même à Rome, le soleil peinait à percer le couvercle nuageux, restes de l’hiver nucléaire qui recouvrait l’hémisphère nord terrien depuis la fin du XXe siècle. Kyoshi, étalée sur le lit, soupira. Copacabana lui manquait déjà.

— Bon, tu me racontes ?

Daeithil ne répondit pas. Elle se livrait à une sorte de gymnastique lente, son épée à la main, au milieu du salon-chambre dans lequel elles avaient pris leurs quartiers – non sans avoir poussé le pompeux ameublement néo-baroque pour faire de la place.

Kyoshi attendit une minute. Soupira. Puis une deuxième. Elle soupira encore. L’Eylwen lui tournait le dos, mais elle était prête à parier qu’elle souriait. Cela dit, elle dut admettre que le spectacle était plaisant.

Enfin, Daeithil posa son épée et revint vers le lit. Kyoshi sentit la tension qui émanait de la communication mentale de sa compagne et elle se prit à frissonner.

**Il y a longtemps, avant l’Exil, cette ville était la capitale d’une alliance de royaumes. Elle hébergeait le Haut-concile, les dirigeants religieux de l’alliance.**

L’Eylwen s’efforça de transmettre par la pensée les images de ses propres souvenirs, la grandeur de la ville, la beauté de ses tours, le luxe de ses rues.

**J’y ai séjourné souvent, à l’époque où j’étais encore prêtresse d’un culte qui a aujourd’hui disparu…** Kyoshi saisit au vol le trouble de Daeithil, puis des instantanés de violence. L’Eylwen secoua la tête, des larmes coulaient sur ses joues. **… non, un culte que j’ai tué.**

Kyoshi était stupéfaite, tétanisée par les images qu’elle venait de percevoir. L’abysse qu’était la mémoire de Daeithil l’appelait. Elle plongea avec elle au cœur du chaos.

***

— Qu’y a-t-il, mon général ?

Le femme qui venait de rentrer arborait un uniforme gris anthracite sans marques particulières, outre ses barrettes de capitaine. Cheveux blonds, bouclés et coupés courts, peau olivâtre ; son visage, loin d’être parfait, arborait néanmoins des traits plein de caractère. Le général Johnathan Fright, qui n’aimait pourtant pas s’attacher à ses aides de camps – il en avait vu passer tellement ! – s’avouait une certaine sympathie pour le capitaine Indra Kumesh. Un bref sourire de courtoisie, sinon de bienvenue, passa sur son visage.

— Entrez, capitaine. À votre aise.

D’un geste, il opacifia la grande baie vitrée et appela un écran holographique, montrant une série de prises de vues. On y distinguait surtout une grande et élégante Eylwen, dont la beauté transparaissait malgré la mauvaise qualité des images.

— Nous avons confirmation que notre deuxième objectif s’est, disons, réveillée. Sans doute il y a quelques années, déjà, mais guère plus.

— Je…

Le général leva sa main.

— Aucune inquiétude, capitaine. Je connais la compétence de vos réseaux, ils ne sont pas en cause et, de toute façon, ce n’est pas très important.

Le capitaine Kumesh se rassit dans son fauteuil, quelque peu rassurée. Elle anticipa la question de son supérieur :

— Aucun changement pour le premier objectif, monsieur. Notre agent continue sa surveillance, c’est une étudiante normale.

— Bien. Elle ne soupçonne rien ?

Elle eut un sourire.

— Je crains que notre agent se soit quelque peu amourachée d’elle, mais, à ma connaissance, il ne lui a dit que la première raison pour laquelle il est dans son entourage : pour sa propre protection, en tant que symbole de notre nation en territoire étranger, potentiellement hostile. Elle l’a plutôt bien pris.

Le général lui rendit son sourire. Décidément, il l’aimait bien.

— Excellent travail.

***

Daeithil pleurait doucement dans ses bras, si fragile. Kyoshi était estomaquée. Était-ce la même Daeithil qui avait tué douze personnes aux pouvoirs hallucinants ? Elle revoyait les images mentales, le déchaînement de puissance qui s’était abattu sur elle, sans sembler l’affecter, puis l’implacable ballet de mort qui avait mis fin à leurs vies dans une symphonie et feu et de sang.

**Ils nous ont maudits, ils ont interdit notre amour. Ils voulaient nous détruire… Je… je les ai détruits avant.** Daeithil renifla, un son sans aucune dignité qui la fit presque rire, au milieu des larmes. **Je regrette les vies perdues, je ne regrette pas l’acte.**

***

« Objectif repéré », déclara le simple texte qui s’afficha dans une fenêtre opaque, au coin des verres du Primat. Il cligna des yeux, effaçant le message jusqu’à ses moindres traces. Son vis-à-vis, un théologien de renom, prit son sourire comme un encouragement et reprit son discours sur l’herméneutique de la consubstantiation.

La vérité, c’est que Rethan Lerkalis n’était pas un foudre académique. Sa branche de la Chrétienté, reconnue récemment par le Vatican pour des raisons de pure politique – histoire de donner de la visibilité aux courants œcuméniques venus d’outre-Terre – s’était précisément éloignée du Canon pour retrouver la pureté du message originel. Une forme de gnosticisme qui avait également le chic pour agacer les esprits les plus conservateurs de la Curie.

Son titre exact était primus inter pares – l’Épurisme était strictement égalitaire – mais, pour des raisons de protocole, le Vatican lui avait donné le rang d’évêque et un peu tout le monde s’accordait pour l’appeler « Monseigneur », ce qui l’agaçait en retour.

Tout ceci pour dire qu’entre un manque total d’intérêt idéologique pour l’étude des textes et son autre occupation, l’esprit de Rethan n’était pas à la conversation. À vrai dire, il redoutait quelque peu la suite des événements : sa position comme agent de renseignement de Lorenui n’était en général pas en porte-à-faux avec sa foi, ni avec les positions de l’Église œcuménique, mais il avait comme un pressentiment que cette Daeithil était un peu plus qu’une simple touriste.

Texte: Alias – Licence: Creative Commons, partage dans les mêmes conditions (CC-BY-SA)

Illustration: Psychée – Illustration originale visible sur son blog

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