Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde, Livre 3, chapitre 5

Erdorin, chroniques de l'Arbre-monde, Livre 3, chapitre 5
Cet article est le numéro 5 d'une série de 15 intitulée Erdorin, Livre 3

Kyoshi essaya tant bien que mal de le remonter ; il finit par prendre appui au bord de la voie, qui ne devait pas faire plus de trente centimètres de large.

— Pfou ! J’ai eu ch… euh, c’est pas passé loin. On doit être sur un putain d’viaduc.

Il s’ébroua et, sans plus attendre, déclara :

— Bon, je file à la loco, tu peux regarder s’il y a du monde dans le train ?

Kyoshi se concentra. Son esprit balaya les environs immédiats à la recherche de formes d’intelligence.

— Négatif, on est les seuls.

— J’m’en doutais. Bon, on reste en communication point-à-point ; temps d’chiotte ou pas, on devrait avoir assez de portée. Essaye d’trouver nos bagages pour vous garder au chaud, les deux. Au pire, essayez d’passer dans un aut’compartiment, mais gaffe : ça a une tronche de méchant trou, là en bas.

Kyoshi referma la porte et jeta un œil inquiet sur Daeithil.

**’Sil ?**

**Trop froid…**

La Terrienne se mordit la lèvre ; l’attaque du gel, qui semblait s’en prendre autant au corps qu’à l’âme de sa compagne, tentait de se propager à sa propre personne. Elle eut un frisson et coupa la connexion ; c’est dans ce genre de cas que la télépathie cessait d’être un avantage pour devenir un danger.

Elle réfléchit trois secondes et ouvrit Rogiero. La batterie était presque à pleine charge ; elle fit un rapide calcul, essayant de se rappeler de ses cours d’ingénierie électrique. Ça pouvait passer. Par acquis de conscience, elle vérifia les sauvegardes ; tout était OK.

— Rogiero, je vais avoir besoin d’un maximum de batterie. Mets-toi en veille profonde.

— Bien reçu, répondit la voix synthétique.

Elle sortit un câble, qu’elle raccorda à la console et à la combinaison de Daeithil ; en ces temps de connexion sans fil, elle n’avait dû se servir de ce bidule que deux ou trois fois, mais elle ne regretta pas l’achat, pour le coup.

Conjurant l’écran de contrôle de la tenue, elle dériva un maximum de puissance vers les circuits de chauffage. Seize degrés, cinq minutes d’autonomie ; ça devrait être suffisant. Sa propre combinaison commençait à couiner, mais elle l’ignora.

***

Dans la motrice, Arko pestait. Ce qui est un doux euphémisme pour dire que sa litanie de jurons avaient certainement fait fuir toute la faune dans un rayon de dix kilomètres. Le froid commençait sérieusement à lui engourdir les doigts, ce qui rendait ses bricolages immondes de plus en plus ardus. Le temps de se réchauffer les mains, il enclencha son communicateur et appela Kyoshi.

— Yo ! Ça va, derrière ?

— Ça peut aller, répondit la Terrienne. Daeithil dégèle un peu, mais on n’a pas beaucoup de temps.

— J’sais, mais j’ai un plan. Rejoignez-moi dans la motrice.

Le Rowaan attrapa la barre à mine qu’il avait trouvé dans le coffre à outil et entreprit de se réchauffer un peu plus.

***

Daeithil reprenait des couleurs. L’adjonction de chaleur lui avait permis de reprendre contrôle de son organisme et, au prix d’une concentration intense, elle parvenait à gérer le froid mordant.

**Tu crois que tu peux bouger ?**

Le vent hurlait si fort que Kyoshi avait recours à la télépathie. Daeithil perçut que, sous sa façade, elle non plus n’en menait pas large – son contrôle corporel était nettement moins efficace que le sien.

**Oui, mais j’ai peur de ne pas pouvoir améliorer ma vision.**

Kyoshi regarda l’extérieur du wagon, se rappelant de l’avertissement d’Arko.

**T’inquiète, mes lunettes devraient arriver à gérer.** Pas longtemps, mais suffisamment. **Reste liée à moi.** Daeithil réprima un petit rire. Kyoshi soupira, une volute qui gela presqu’immédiatement : **Tu es incorrigible… Plus tard, je te le promets.**

Elle ouvrit complètement la porte du compartiment ; le vent et la neige s’y engouffrèrent avec enthousiasme. L’amplificateur de lumière intégré dans ses lunettes fumées faisait ce qu’il pouvait pour percer l’obscurité, mais les bourrasques de neige ne simplifiaient pas la tâche. Néanmoins, c’était suffisant pour savoir où mettre les pieds.

Se cramponnant aux wagons, un pas après l’autre, les filles progressèrent dans la couche de poudre qui recouvrait la voie. Subjectivement, il leur fallut deux heures pour arriver à l’avant du convoi, même si le chronomètre de Kyoshi annonçait trois minutes.

Bonne nouvelle : la cabine de la motrice était close. Au moins ça : la température y était presque positive. Kyoshi ouvrit la porte sur un spectacle de désolation : Arko avait démonté à peu près tout ce qui était démontable, cassé ce qui ne l’était pas et le sol de la cabine était jonché de pièces électriques diverses, de câbles plus ou moins dénudés et d’outils dans des états divers de décrépitude.

— Gaffe ! J’ai pas eu l’temps d’ranger, c’est un peu le souk et j’suis pas sûr que mes branchements tiennent…

— C’est quoi, ça ?

— Version courte : l’alimentation est HS, mais comme c’truc est d’fabrication européenne, il y a au moins trois systèmes de s’cours. J’ai récupéré des batteries à gauche et à droite et on devrait avoir juste assez d’jus pour pousser jusqu’à la gare.

Le Rowaan ne mentait pas sur un point : une trentaine de batteries, de taille et de puissance diverses, étaient reliées entre elles selon un schéma qui évoquait plus le plat de spaghetti doué de raison que l’installation électrique certifiée.

— Par contre, on va d’voir abandonner les wagons, pasque j’crois pas qu’on a assez de puissance pour tout bouger.

— Compris. Tu veux qu’on détache le reste du convoi ?

— Pas b’soin. Le Rowaan sortit son communicateur et appuya sur l’image d’un gros bouton rouge. Une explosion retentit devant la motrice ; une autre, plus faible, suivit à l’arrière. Daeithil et Kyoshi sursautèrent.

— Purée ! Mais t’es barré ou quoi ?, hurla Kyoshi.

Arko l’ignora ; il appuya sur deux boutons, tira une manette et balança un coup de pied dans un panneau. Les contrôles de la motrice – ceux qui ne gisaient pas sur le sol, s’entend – reprirent vie et un bourdonnement intense se fit entendre. Une secousse : le sustentation magnétique fonctionnait ; Arko tira une seconde manette et la motrice s’ébranla.

— Désolé pour les boums, mais fallait bien qu’j’dégage la neige devant. Et j’avais pas le temps de démonter l’amarrage à la pogne. Il montra une barre à mine tordue, appuyée contre une des parois.

— Tu aurais pu prévenir !

Il haussa les épaules. Il ne dit pas « c’est plus drôle comme ça », mais Kyoshi le perçut.

Ce qui restait de leur train prenait une vitesse satisfaisante. D’après le plan que Kyoshi avait récupéré, il leur fallait encore passer un petit col avant de descendre sur la station, ce que la motrice parvint laborieusement à faire. Arko coupa les moteurs, presque à bout de souffle, laissant la sustentation magnétique et la gravité faire leur office.

Par la vitre de la cabine, ils pouvaient voir les lumières de la station percer les ténèbres et s’approcher. Vite. Très vite. Trop vite.

— Ah, ça m’rappelle : j’sais pas comment on freine.

Texte: Alias – Licence: Creative Commons, partage dans les mêmes conditions (CC-BY-SA)

Illustration: Psychée – Illustration originale visible sur son blog

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2 commentaires

  1. J’ai un souvenir… marqué des freinages rowaans. 😀

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