Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde, Livre 3, chapitre 7

Erdorin, chroniques de l'Arbre-monde, Livre 3, chapitre 7
Cet article est le numéro 7 d'une série de 15 intitulée Erdorin, Livre 3

Pour finir, il fut décidé de ne rien décider avant le lendemain et, comme personne ne se sentait réellement d’affronter des boîtes de nuit spécialisées dans le twist ou le disco, tout le monde partit se réaccorder le rythme biologique sur une fréquence plus raisonnable.

Le lendemain matin, Kyoshi émit l’idée de poser leurs personnages de vacanciers en allant faire du ski. Elle ignora consciencieusement les grimaces inquiétantes de ses vis-à-vis et partit louer du matériel. Daeithil l’accompagna, en se disant qu’il valait mieux qu’elle et ses connaissances médicales ne soient pas loin.

Vu de jour, Davos ressemblait à un image alpin fantasmé par un réalisateur multimédia américain et réarrangé pour des nouveaux riches européens, « mafieux » en option. La rue principale était bordée de bâtiments dans une imitation assez peu flatteuse du Heimatstil suisse, style qui consistait en l’adaptation à l’architecture des chalets d’idées venues de l’Art nouveau, en passant par la case « kitsch de guerre ». En l’occurrence, ça donnait beaucoup de boiseries, des volets peints, de la grosse pierre de taille, le tout avec des finitions en pur plastique.

Daeithil s’amusa à constater que les boutiques étaient soit une variante de la Coopérative Düttweiler – la grande entreprise qui possédait non seulement la ville, mais tout l’État-canton alentours et auquel elle donnait son nom, essaimant partout le « D » orange de son logo – ou des marques de très grand luxe, suffisamment fortunées pour payer les exorbitantes taxes frappant les entreprises non autochtones.

Arko avait déjà son équipement et avait passé une bonne partie de la journée de la veille à se rappeler de comment on faisait pour descendre autrement que sur les fesses. Daeithil avait une petite habitude des skis, mais pas de descente ; quant à Kyoshi, elle faisait visiblement preuve de beaucoup plus d’enthousiasme que de bon sens, et même de sens de l’équilibre.

Pour ne rien arranger, l’épreuve du remonte-pente fut fatale à toutes leurs illusions, ainsi qu’à leur dignité. Le système de tire-fesse, baptisé « arbalète » à cause de sa forme générale, était sans doute d’époque et, si on pouvait lui accorder des points pour l’authenticité, l’aspect pratique était mort depuis plus longtemps que son concepteur. Il fallut à Kyoshi et Daeithil une bonne dose d’abnégation pour arriver au sommet de la piste et Daeithil déclara que, de son temps, les arbalètes faisaient moins de victimes.

La descente fut également épique et déclencha chez Kyoshi une crise de jurons dont le lyrisme devait être imputé à sa fréquentation de Daeithil. Cette dernière se débrouillait un peu mieux et parvenait déjà à aligner deux virages de suite sans devoir s’aider de son postérieur. Elle fut d’ailleurs la seule à repartir sur les pistes, avec un enthousiasme que Kyoshi, épuisée par l’exercice, trouva suspect. Arko lui emboîta le pas, plus par conscience professionnelle que par esprit sportif.

***

Un peu après midi et deux autres descentes plus tard, le trio attaquait une fondue sur la terrasse d’un des restaurants auprès des pistes. Le soleil, qui était plus fréquent à cette altitude et dont la chaleur était amplifiée par les systèmes passifs des combinaisons de ski, rendait la température presque supportable. Le fromage fondu et le vin blanc faisaient le reste – même si Daeithil trouva l’ensemble trop salé et pas assez varié, alors que Kyoshi dut accepter les cachets d’enzymes proposés par le chef, un barbu rigolard dans une chemise à carreau et pantalon à bretelles, pour éviter les embarras gastro-intestinaux.

À lui seul, Arko avait englouti la moitié du caquelon, pourtant prévu pour quatre, ainsi que les trois-quarts de la bouteille de vin blanc – Kyoshi s’était contentée d’un médiocre thé instantané. Il avait l’air bien cuit, mais c’était juste un air. Sous prétexte de grivoiserie, il se pencha vers les filles, l’air hilare, pour leur murmurer :

— Z’avez maté les trois gonzes en combi vertes qui cassent la dalle sur le banc derrière moi ?

Suite à quoi, il éclata d’un grand rire tonitruant. Kyoshi hocha la tête, d’un air navré. Le Rowaan continua à voix basse :

— Ça fait un moment qu’ils ont un œil sur vous deux et ça a pas l’air sexuel. On fait quoi ?

— Pourrait-on en capturer un et l’interroger sur ses commanditaires ?, demanda Daeithil.

— On pourrait, mais ça m’paraît clair : c’est du dercenaire pour jus.

— Du quoi ?

Arko dut patiemment expliquer à Daeithil ce qu’était un « dercenaire » : un mercenaire originaire – ou au service – de la Coopérative Düttweiler, cette dernière étant célèbre pour ajouter des « D » devant le nom de tous ses produits. Il fallut ensuite lui expliquer que non, Davos s’appelait aussi Davos avant.

— Bon, d’accord, mais que fait-on, dans ce cas ?

— À mon avis, on peut les ignorer pour le moment : ils savent que nous sommes là, nous savons qu’ils sont là, il faudra juste les mystifier un grand coup quand on voudra agir.

— Vala.

***

Le trio se remit au ski une partie de l’après-midi, mais assez rapidement, Kyoshi décréta que, si c’était pour se retrouver au sol toutes les trente secondes, elle préférait le faire dans un endroit chaud, sec et nanti d’un sol moelleux.

Cette déclaration sonna la fin de la session alpine et tout le monde se rapatria vers l’hôtel. Arko fit une petite sieste, puis prit ses quartiers au bar, où se trouvaient également les dercenaires. Il tenta une approche de fraternisation, sur le thème « je sais que vous savez, si on buvait un coup ensemble », mais se vit opposer un refus poli, mais clair. Il haussa les épaules et se rassit au comptoir.

Kyoshi et Daeithil profitèrent un temps des facilités thermales de l’hôtel – avant que le personnel, un peu gêné, ne leur demande de s’abstenir de leurs jeux érotiques devant les autres clients. Kyoshi atteint des teintes de rouge que l’on rencontre plus souvent chez les pivoines, tandis que Daeithil haussa les épaules – elle avait appris le geste avec Kyoshi et Arko – et accepta de se faire pomponner sans chercher à rendre la pareille au personnel.

Entre l’exercice de la journée et la relaxation de l’après-midi, Kyoshi et Daeithil rentrèrent dans leur chambre et s’effondrèrent sur leur lit pour y dormir jusqu’à ce qu’Arko les appelle, parce qu’il avait faim.

Texte: Alias – Licence: Creative Commons, partage dans les mêmes conditions (CC-BY-SA)

Illustration: Psychée – Illustration originale visible sur son blog

Naviguer dans cette série

<< Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde, Livre 3, chapitre 6Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde, Livre 3, chapitre 8 >>

Laisser un commentaire