Erdorin, Fragments d’Éternité : Foithanc (deuxième partie)

Cet article est le numéro 2 d'une série de 2 intitulée Erdorin, Fragments d'éternité: Foithanc

Debout devant la statue de sa déesse, Daeithil priait. Son oraison n’était pas la simple formule répétée par les novices : via l’Arbre-monde, elle communiait réellement avec, sinon sa déesse, du moins un de ses messagers proches. Dans le cas présent, Eyrindil elle-même lui avait accordé sa bénédiction, avant de laisser son serviteur conclure la cérémonie.

À côté d’elle, le vénérable Keiranth communiait lui aussi, mais de façon plus classique. Son titre était « Grand-diacre de la basilique », ce qui était l’équivalent d’un intendant civil ; il avait certes été choisi en grande partie pour sa foi, mais il n’était pas à proprement parler un religieux.

Cela faisait plus d’un siècle qu’il s’occupait du lieu de culte avec – et parfois contre – les autorités qui s’étaient succédées dans la ville depuis l’exil de l’ancien roi. Quinze en tout depuis la chute du royaume ; Foithanc n’avait pas été un endroit très calme, durant tout ce temps. L’arrivée de Berangorn en numéro seize, mais surtout en tant que prétendant légitime au trône, l’avait d’abord quelque peu effrayé, puis le vieil homme avait été conquis par les actes.

Mais déjà, Daeithil faisait le dernier salut de sa prière et se retournait vers lui. Il sourit à celle qui serait bientôt sa reine et qui était déjà sa prêtresse préférée – même si le culte d’Eyrindil avait une réputation plus que sulfureuse.

— Je suis prête, Keiranth. La cérémonie peut commencer.

— Tu m’en vois ravi, mais je pensais que le prince nous aurait rejoint pour les prières…

— Il avait d’autres engagements… et puis Berangorn a une approche, disons, plus mystique de la religion.

— Hmpf. Autant dire qu’il n’en a cure.

Daeithil prit un air contrit, mais Keiranth sourit et poursuivit :

Ne t’inquiète pas, de ce que j’ai vu de lui, je sais que c’est un homme bon et je préfère largement les mécréants vertueux aux dévots retors. Tant qu’il–

La phrase de Keiranth fut interrompue par un râle bref et le bruit d’une lance tombant sur le marbre. Instantanément, les réflexes de combattante revinrent à Daeithil, qui ajusta sa vision pour percer la pénombre qui recouvrait encore l’intérieur de la basilique. Les deux gardes de faction à l’entrée étaient au sol, sans doute morts. Entre les colonnades décorées pour l’occasion et les bancs, plusieurs silhouettes hostiles avançaient, leurs lames reflétant la pâle clarté des quelques candélabres.

— Quel est ce sacrilège ?, cria le grand-diacre.

Daeithil tendit la main ; elle entendait les rumeurs de combat en dehors du bâtiment. Un rapide contact mental : Berangorn était indemne. Pour le moment, c’est tout ce qui comptait.

— Protège le sanctuaire !, dit-elle à Keiranth. Je sais ce que je dois faire.

***

Ça va ?

Berangorn arrivait de nouveau à respirer normalement. Il contempla les trois impacts sur sa poitrine et hocha la tête :

Il faudra que je remercie l’artisan qui m’a réalisé cette cuirasse : pour de l’apparat, c’est de la belle ouvrage.

Ardanoth approuva. Sa propre tenue ne comptait que quelques lacérations – et beaucoup de sang, mais pas le sien. D’autres, beaucoup d’autres, n’avaient pas eu cette chance et la grande esplanade de la basilique ressemblait à une boucherie.

Marendhilien les rejoint. Le colosse à la barbe rousse – il avait consciencieusement fait teindre les quelques poils gris qui avaient l’outrecuidance d’y pointer – avait lui aussi essuyé quelques tirs : deux ou trois traits saillaient encore de sa cape, sans qu’il y prête trop d’attention.

— C’est bon, les gardes ont évacué tous les civils et le sanctuaire de Naerithil s’occupe des blessés.

Au moins ça, merci. Et toi ?

Pff, ça a à peine traversé. Bon, on fait quoi, maintenant ? Ces crevures tiennent les abords de la basilique et ils sont bien armés.

— Ardanoth, tes éclaireurs ?

L’ancien mercenaire – ils étaient tous d’anciens mercenaires, d’ailleurs – était le chef des Éclaireurs de Belisandar, ce qui se rapprochait le plus d’une troupe d’élite. Elle était célèbre dans une bonne partie des marches et des terres kelenari pour ses tactiques non conventionnelles. Ce qui impliquait notamment d’ignorer consciencieusement certaines règles tacites de la guerre. Ou des ordres directs, d’ailleurs.

— Je crains qu’ils n’aient fait fi des consignes royales concernant les armes.

Berangorn avait expressément demandé que les combattants laissent le plus gros de leur quincaillerie dans les arsenaux, pour éviter qu’une parade trop martiale ne renforce la conviction de ceux qui le voyaient encore comme un conquérant plus ou moins soudard.

— Je l’aurais parié. Envoie-les nettoyer les toits.

— C’est comme si c’était fait !

— Par contre, pour la basilique…

Marendhilien prit un de ses airs taquins. De ceux qui impliquaient des plans idiots, des destructions à grande échelle ou, le plus souvent, les deux.

— J’ai bien une idée, mais je ne suis pas sûr qu’elle te plaise.

Il pointa du doigt le carrosse, outrageusement décoré, qui aurait dû emmener les mariés pour une parade dans la ville. Berangorn se prit à rire :

— J’ai détesté cette abomination sur roues dès que je l’ai vue. Autant qu’elle serve à quelque chose !

***

Daeithil abattit le candélabre sur le crâne de son assaillant – le troisième. Il en restait encore autant et le pauvre accessoire n’était clairement plus en état d’estourbir qui que ce soit. Elle souffla.

— Félicitations, princesse guerrière !, lança une voix moqueuse. Tu es bel et bien à la hauteur de ta réputation, mais c’est maintenant fini.

Daeithil vit, comme dans un brouillard, la silhouette faire un geste dans sa direction et les deux derniers sbires lever leur lance-dragon. Mais ce n’était pas exactement la fatigue qui obscurcissait la vision. Et celle qui répondit n’était plus non plus entièrement Daeithil :

— J’allais le dire, maudit !

Elle se redressa et canalisa toute l’énergie de l’Arbre-monde dans ses paumes, tendues vers l’avant.

***

Propulsé par une demi-douzaine de combattants très énervés, au premier rang desquels le prince en personne, le carrosse, agrémenté d’une collection spectaculaire de décorations supplémentaires – principalement des traits d’arbalète, mais aussi deux agresseurs pas assez rapide pour en esquiver la charge – avait fini sa course dans la barricade improvisée qui barrait l’entrée du péristyle de la basilique. Le reste de la troupe avait suivi, à peine dérangé par les tireurs des toits, qui avaient fort à faire face à des éclaireurs déchaînés.

— Sympa ta petite fête, mais j’aurais pensé que tu aurais attendu la fin de la cérémonie pour ouvrir le bal !

Ardanoth, comme d’habitude, donnait l’impression de s’amuser comme un petit fou dans la mêlée, plantant une hache dans le crâne d’un adversaire, récupérant son arbalète au vol pour l’utiliser contre un autre et, plus généralement, semant terreur et destruction sur son passage avec une impression de facilité terrifiante. Par opposition, le style de Berangorn conciliait académique et pragmatique, avec une grande économie de geste.

— Si ça ne te fait rien, j’aimerais d’abord sauver Daeithil avant de penser à la rigolade !

— Ne te fais donc pas de souci pour elle ! Tu la connais, elle sait se débrouiller toute–

À cet instant, la porte de la basilique vola en éclat, comme sous l’action d’un immense souffle, accompagné par une lumière intense.

— –seule ?

— Bon sang !, hurla Berangorn. Une Arcane majeure ! Elle doit être complètement épuisée. Hardi ! Nous devons percer !

***

L’entrée de la basilique ressemblait plus à une auberge après une bagarre générale qu’à un respectable lieu de culte. Les bancs étaient éparpillés comme du petit bois au vent, les tentures qui masquaient les vitraux avaient été en partie arrachés, faisant entrer le lourd soleil de l’après-midi.

Là, dans un rayon de lumière, Daeithil gisait, prostrée.

— Bien essayé, princesse. Mais je m’y attendais.

Le dernier assassin, seul survivant de son groupe, surgit de derrière un pilier et s’avança, lentement. Il sortit son épée, la leva et l’abattit vers la tête de la prêtresse.

Métal contre métal, le tintement retentit longuement sous les voûtes. L’assassin regarda un instant, interdit, la jeune fille qui venait de s’interposer, bloquant la lame de ses deux cerceaux d’acier doré. Derrière la masse de cheveux blancs en bataille, des yeux d’un magenta profond – teinte que l’on ne rencontre en général que chez des individus multi-millénaires – brillaient de détermination.

D’un rapide mouvement du poignet, Inithil renvoya la lame sur le côté et s’élança, forçant son adversaire à reculer de deux pas. L’homme pesta entre ses dents ; il faillit lancer une imprécation plus articulée, mais la sale gamine poussa son avantage, l’obligeant à se défendre. Du coin de l’œil, il vit Daeithil se traîner vers l’arrière de la basilique.

Il n’avait plus beaucoup de temps, il devait se débarrasser de cette furie, et vite. En quelques passes, il jaugea son adversaire : elle était rapide et audacieuse, mais elle manquait de souffle ; en plus, ses armes étaient très efficaces en défense, mais peu dangereuses.

Il enchaîna alors une série d’attaques en force ; aucune n’était destinée à aboutir, mais en les contrant, Inithil s’épuisait un peu plus, jusqu’au moment où l’assassin put suffisamment écarter les anneaux de métal pour loger un puissant coup de pied dans le ventre de la jeune fille, qui alla s’écraser dans une corbeille de fleurs.

Derrière lui, les bruits de la bataille s’amenuisaient ; il n’avait aucun doute sur l’issue finale, puisque ses incapables d’associés n’avaient pas réussi à tuer le prince, ni même à le blesser sérieusement. Tant pis ! Il restait encore un espoir de sauver cette mission du fiasco total. D’un pas décidé, il franchit le cercle symbolique qui séparait le profane du sacré.

Keiranth avait beau n’être que grand-diacre, le titre s’accompagnait de quelques pouvoirs. La plupart d’entre eux ne s’appliquaient que dans le sanctuaire – les dieux aiment que leurs maisons soient bien tenues.

En franchissant le cercle, l’assassin n’eut guère le temps de faire le moindre geste hostile : il se sentit comme soulevé du sol, puis immobilisé. En face de lui, les traits du vieil homme s’étaient faits plus que menaçants : il était l’incarnation de la colère divine.

— Cela suffit, maudit ! Quitte ce lieux à l’instant.

Il leva la main et l’assassin accomplit le trajet inverse dans la basilique sans toucher le sol et à grande vitesse.

Berangorn et Ardanoth, qui venaient de pénétrer dans le bâtiment, s’écartèrent à temps pour laisser passer le bolide. Pas Marendhilien ; l’assassin le percuta de plein fouet, ce qui fit reculer le géant d’un pas.

— Hé, bé…, commenta Ardanoth.

— J’allais le dire, répondit Berangorn.

***

— Aïe ! Mais tenez-lui les jambes !

— GRAWAAOOORRRRR !

— Aaah, le tigre ! Abattez ce tigre !

— Lâchez-moi, bande d’abrutis !

Les retrouvailles entre Daithil et Berangorn, tous deux indemnes, mais épuisés, avaient été interrompues par un spectacle qui tenait à la fois de la pantomime et du montreur d’animaux. Six gardes essayaient de retenir une frêle jeune fille, couverte d’éclats de bois, tout en tenant à distance un tigre dont la robe blanche et – surtout – les babines étaient maculées de sang.

— On peut savoir à quoi vous jouez ?, demanda le prince à ses gardes.

Berangorn avait encore son épée à la main et, entre sa forte carrure qui se découpait dans la pénombre et sa voix de royauté pas contente, à peu près tout le monde se calma instantanément – même Rhawloss, qui lâcha la cuisse d’un des gardes et s’assit.

— Euh, on en a capturé un autre, seigneur. Enfin, une.

Inithil allait prendre la parole quand Daeithil s’avança :

— Cette jeune fille m’a sauvé la vie. Elle a arrêté la lame de l’assassin.

Inithil ferma la bouche et hocha vigoureusement la tête. Elle échappa à l’étreinte des gardes, très relâchée pour le coup, et fila vers Rhawloss, qui lui donna un grand coup de langue affectueux.

— Et je suppose donc que cet animal est avec toi, ce qui explique les quelques corps déchiquetés que mes gardes ont trouvé derrière la basilique.

— Oui, monseigneur, répondit la jeune fille en esquissant une révérence.

— Et quel est ton nom, toi qui a sauvé ma promise ?

— Inithil Melminyo. Et voici Rhawloss. Je suis conteuse.

Berangorn sourit.

— Eh bien Inithil, tu es l’invitée d’honneur à notre mariage. Cela devrait te donner de quoi conter.

Le prince s’en fut, confiant la jeune fille à sa future épouse. Il avait des choses à réorganiser. La cérémonie serait quelque peu retardée, sans doute écourtée, mais il n’allait pas laisser une poignée de malveillants ruiner son mariage.

Il ne vit point l’étrange regard que Daeithil et Inithil s’échangèrent longuement. Peut-être même que seuls les dieux le virent, ce regard qu’ils pensaient avoir tout fait pour éviter.

Texte: Alias – Illustration: Psychée – Licence: Creative Commons, partage dans les mêmes conditions (CC-BY-SA)

Rays Day

Nouvelle publiée à l’occasion du Ray’s Day

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