Erdorin, Fragments d’Éternité: Eylwen, chapitre 3

Erdorin, Fragments d'Eternité: Eylwen, chapitre 2
Cet article est le numéro 3 d'une série de 3 intitulée Erdorin, Fragments d'éternité: Eylwen

Alors, cette histoire que tu serais le produit d’une expérience génétique du Bureau du census, c’est de la conprop’ ?

Eylwen regarda son vis-à-vis du fond de ses yeux pourpres. Son ascendance eyldarin rendait son regard encore plus difficilement soutenable que l’air d’exaspération à peine contenu qu’il exsudait déjà. Il semblait dire : De la contre-propagande, vraiment ?

Le temps de compter jusqu’à dix en binaire et le jeune altoterrien préféra s’abîmer dans la contemplation de ses lacets de chaussure.

— Mouss’, t’es un gentil garçon, je t’aime bien, somme toute. Mais il y a des jours où j’ai l’impression que tu tires un peu trop sur la TZ. T’as vraiment le cerveau qui vire protoplasme pour croire des conneries pareilles !

Toute la bande éclata de rire, même Mouss’. Ça détendit l’atmosphère, qui en avait bien besoin. Les annonces de deuil n’étaient déjà pas drôles telles que, mais dans le cas présent, les révélations qui les accompagnaient avaient jeté un froid sur le groupe.

Eylwen sortit sur le balcon, pour regarder la nuit sur Columbus ; une des deux lunes était déjà haut dans le ciel, la seconde, plus petite, tardait à se lever sur l’océan.

Elle sentit une main se poser sur son épaule. Bri. Il l’enlaça doucement, sans la brusquer, elle se laissa faire.

— Ça ira, Eylwen ?

— Ça ira, Brian. Ne t’inquiète pas, je tiendrai le coup.

Ce n’était guère que le cinquième membre de sa famille proche qu’elle voyait mourir en une cinquantaine d’années. Le dernier, d’ailleurs. Eylwen Silverstar Techenko était la dernière survivante de cette famille.

— Je ne veux pas te perdre…

Elle sourit.

— Sergueï a bien fait les choses : il s’est arrangé pour faire approuver mon émancipation. Je suis donc maintenant officiellement majeure et citoyenne à part entière de la Fédération.

Elle se retourna et enlaça à son tour son compagnon, puis continua dans un murmure :

— Et donc libre de continuer ma vie, comme bon me semble et où bon me semble.

***

La lueur fit disparaître l’espace pendant de longues secondes. Le vaisseau fut secoué par un long tremblement, suivi d’un grondement qui évoquait à la fois le tonnerre, l’animal blessé et le métal tourmenté. Accrochée à son poste, Inithil grinça des dents, comme si elle était elle-même touché par la charge thermonucléaire qui venait d’éclater à quelques kilomètres de là. C’était d’ailleurs un peu le cas.

Hiriel, il nous appelle encore.

J’ai vu, oui. Il ne pourrait pas nous laisser des messages en attente, comme tout le monde ?

Il y eut quelques rires nerveux sur la passerelle du voilier stellaire, mais c’était juste histoire de marquer le coup. La situation était modérément brillante.

Elle savait ce qu’il allait dire, ce qu’il allait faire. Les promesses qu’il ne tiendrait jamais… Elle enclencha le communicateur.

— Inithil, tu es perdue, je…

Je suis Hiriel Inithil Melmynyo De Lleniel Canadean, du clan En-Belisandar. Ce vaisseau est protégé par les franchises elenari et par le sceau de la famille royale de Listant. Qui que vous soyiez, cette attaque est une déclaration de guerre à ces deux souverains.

L’Atalen qui apparut dans la colonne de lumière portait ostensiblement deux sceaux : celui de son clan, la famille royale de Brivianë, et un autre, connu que de certaines personnes. Lorenui : soit vous en faites partie, soit c’est la dernière chose que vous verrez.

Pas à moi, Inithil ! L’Arlauriëntur a révoqué tous les privilèges de ton clan et tu le sais. Rends-toi, c’est la seule chance que tu as de sauver ceux de ton clan.

L’Arlauriëntur est morte, Karsen, ou peu s’en faut. En admettant que tu la serves encore, bien sûr.

Il y eu un silence. Par delà leurs avatars respectifs, les deux commandants se fixaient du regard. Karsen craqua le premier :

— C’était joué d’avance. Finissons-en.

Kivrendistir !

Tue mon âme – si tu le peux.

***

Le patrouilleur aux armes de la maison royale d’Eokard partit rejoindre ses cinq autres collègues, dans une immense boule de plasma. Le concentrateur solaire de l’Inithil l’avait frappé de plein fouet.

— Encore un de moins !, s’exclama le pilote.

— Bravo, plus que douze…

Inithil était doublement amère. D’une part du fait du gâchis immense, d’autre part au vu des forces restantes. Kersen se préparait à lancer son croiseur de commandement, le Kelvinkar et ça allait être une autre paire de manche. L’Inithil n’avait aucune chance.

Une lueur s’alluma sur sa console – une des rares qui fonctionnait encore.

— Inithil ! Nous sommes en route, nous serons là…

— … trop tard, petite sœur.

Elle eut un sourire douloureux en regardant la face déconfite de Celebrin. Cela faisait un moment qu’elle s’était préparée à cette éventualité. En se disant, parfois, qu’elle ne l’avait que trop attendue. Elle reprit :

— Celebrin, tu ne peux pas me sauver, mais il faut que le clan et que la bibliothèque survivent. S’ils tuent notre mémoire, ils auront gagné et, surtout, nous aurons tous perdu.

Muette, pâle et glacée, Celebrin acquiesça lentement.

— Alors même la mort de leurs maîtres ne les arrêtera pas ?

— Que veux-tu dire ?

Le Palais aux Mille Jardins a été détruit il y a trois jours ; tous les dirigeants de l’Arlauriëntur sont morts. L’empire s’effondre, partout…

Lorenui a toujours été son propre maître. Adieu, petite sœur, je t’aime.

Sans doute Celebrin répondit, mais son message n’arriva jamais.

***

Kersen Virien En-Brivianë regarda le voilier se cacher derrière la planète ; ce n’était plus qu’une masse de métal incandescente à laquelle se rattachaient des lambeaux de voile solaire. Il aurait pu en rester là, mais il ne connaissait que trop le vaisseau et sa Dame. L’Inithil était une catastrophe en puissance, qui ne menaçait pas seulement l’Arlauriëntur – que l’on disait défunte – mais tous les Erdorinari, les enfants d’Erdorin.

Lawaran, prépare tes combattants à un abordage. Je veux être sûr qu’il ne reste plus âme qui vive à bord de ce voilier, c’est bien compris ?

— Fort et clair, Seigneur. Il devrait réapparaître dans – par l’Étoile-Reine !

Un trait de feu continu vint frapper le Kelvinkar. L’Inithil venait de réapparaître, ses derniers concentrateurs solaires braqués sur le croiseur ; l’épave avait allumé ses propulseurs photoniques et filait droit sur eux, si vite – trop vite….

Depuis quand les voiliers solaires ont des propulseurs ? Kersen n’eut même pas peur. Il était trop surpris pour ça. Quelques instants plus tard, la masse vengeresse de l’Inithil transperça le vaisseau, telle la lame d’une guerrière blessée à mort.

Les deux vaisseaux s’entre-annihilèrent dans un éclat qui fit pâlir en comparaison l’étoile voisine.

***

— Vous voulez bien me répéter ça, docteur ?

— Ce n’est pas sa fille, c’est elle.

Cette Hiriel Inithil Memor… je sais plus ?

Le docteur fit tourner son verre de jus de raisin synthétique comme s’il s’agissait d’un Riesling chilien grand cru, les yeux levés vers le plafond du mess pour suivre d’improbables ébats copulatoires de diptères communs. Elle finit par reporter son attention vers le Commodore Techenko.

On ne sait pas grand-chose de la physiologie des Eyldar, notamment sur ce qu’ils appellent le suilekor.

— C’est une forme de contrôle corporel ?

— Oui, à un stade semi-conscient, mais comparable à ce que peuvent pratiquer certains yogis. Ou certains Arcanistes…

Un mot peu courant dans les cercles altoterriens ; Techenko commença à comprendre pourquoi un esprit aussi brillant que Kourmentcheva s’était retrouvé à bord du « Vlad »…

— Donc imaginons que cette Eylwen se retrouve plongée en hibernation, pour on ne sait combien de temps. Imaginons que son corps décide de s’adapter pour survivre…

— En rajeunissant ?

— Un corps d’enfant requiert moins de ressources qu’un adulte.

Il y eut un silence gêné. Kourmentcheva reprit, avec un sourire en coin :

— Si le Census apprend ça…

Le Commodore tiqua.

— Comment ça « si » ? Ce sera dans votre rapport, non ?

La doctoresse continua à sourire. Techenko reprit :

— Vous vous rendez compte que ce serait assimilé à de la trahison, au mieux à de la dissimulation ?

— Je vous ai vu Commodore. Je vous ai vu avec cette jeune fille, je vous ai vu essayer de lui parler, la rassurer quand elle était complètement affolée, quand elle pleurait, seule dans sa chambre. Le premier mot qu’elle ait dit, c’est votre prénom.

» Je veux vous proposer un marché, Commodore : vous oubliez ce « si » et j’oublierai mes théories fumeuses. Nous avons recueilli une jeune Eylwen, seule rescapée d’une catastrophe ayant eu lieu il y a des millénaires, et je pense que vous serez un très bon père adoptif pour elle.

***

Eylwen éteignit la console. Tout en regardant le cristal-mémoire qui était venu avec le courrier posthume de son… petit-neveu, elle reprenait conscience de l’environnement dans lequel elle se trouvait.

Au-delà de la porte de sa chambre, ses amis musiciens tapaient un bœuf du diable avec des étudiants de l’université toute proche. Plus loin, la ville, la vie.

2295. Pas trois mille ans auparavant.

Elle prit aussi conscience de ses larmes. Elle pleurait pour Alexei, son père, et pour ceux qui l’avaient suivi. Elle pleurait aussi pour cette Hiriel Inithil, qu’elle avait peut-être été, et pour sa sœur, son clan – aujourd’hui oublié ?

Mais c’était une autre image qui était la plus poignante. Celle d’une Eylwen à la beauté troublante, aux cheveux d’or et d’argent.

Sa mère. Ou plus ?

Texte: Alias – Licence: Creative Commons, partage dans les mêmes conditions (CC-BY-SA)

Illustration: Psychée – Illustrations originelles visibles en entier sur le blog de l’illustratrice

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