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Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde, Livre 5, chapitre 3

Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde, Livre 5, chapitre 3

Cet article est le numéro 3 d'une série de 10 intitulée Erdorin, Livre 5

—… est circonscrit. Mes équipes examinent les coursives attenantes. S’il n’y a rien à signaler, nous pourrons lever l’alerte dans cinq minutes.

— Parfait. Qu’en est-il du blessé ?

— Mort clinique. Je le stabilise pour transfert et revivification. Ah, et la suspecte est en train de se réveiller.

Suspecte ? Pensa Kyoshi, qui était en train de se réveiller. Beaucoup de ses récepteurs de douleurs étaient d’ailleurs en train de lui dire que c’est une mauvaise idée.

— Ah. Kyoshi Kerensky, n’est-ce pas ?

Derrière ses paupières fermées, Kyoshi sentit une ombre. Elle tenta d’ouvrir les yeux, mais la lumière était encore trop forte. Elle se contenta de grogner quelque chose qu’elle espérait non compromettant.

— Tu es en état d’arrestation pour suspicion de multiples homicides et d’incendie volontaire. Tu comprends ce que je te dis ?

Elle hocha difficilement la tête.

— Bon, je prendrai ça pour un « oui ». Cimeryl, tu peux la mettre sous sédatif.

Une partie de l’esprit de Kyoshi était à deux doigts de la panique, mais le reste de sa personne accueillit la sédation avec enthousiasme.

***

L’esprit de Daeithil était, lui, à seulement un doigt la panique. En parlant de doigt, ces derniers l’avaient récupérée à l’arrivée de son module de transport et l’avaient embarquée, séance tenante, vers le domaine Lintar, son lieu de villégiature sur la station. L’eylwen eut l’impression de ne pas toucher terre sur tout le chemin.

Arko suivit le mouvement, plus par professionnalisme qu’autre chose. Une fois arrivés, Daeithil se tourna vers lui, le regardant droit dans les yeux, et dit simplement :

— Trouve Kyoshi !

Il hocha la tête et partit avant de se faire séquestrer. Daeithil se sentit soulagée. Elle prit très exactement trois secondes pour respirer, puis se retourna pour faire face à Uthin Lintar, le dirigeant local du clan, entouré d’une demi-douzaine de jeunes gens trop habillés pour être honnêtes.

— Lensil, Uthin. Je suis désolé de t’imposer ma présence en de telles circonstances.

L’eylda à la longue chemise bariolée, dont l’âge se trahissait dans ses longs cheveux presque blancs et ses yeux d’un vert intense, eut un sourire un peu triste.

— Lensil, Daeithil. Bienvenue au domaine Lintar. Pour être franc, je m’attendais un peu à de telles circonstances. Mais je t’en prie, sois la bienvenue en notre domaine ! Ici, tu ne crains rien.

L’eylwen hocha la tête, forçant un sourire. Ici, elle était sous la protection de Galadril ; si ce n’était pas suffisant pour garantir sa sécurité, rien ne le serait.

***

Kyoshi se réveilla avec une impression confuse. Elle avait certes la bouche pâteuse et un relent de migraine qui devait venir de sa sédation. Elle avait été droguée suffisamment souvent pour avoir appris à reconnaître les symptômes. Mais il y avait autre chose.

Elle se retourna dans le tas de coussin qui lui servait de couche, s’arrêta un instant dans son mouvement. Elle était nue. Là encore, ce n’était pas la première fois. Elle grommela des choses peu aimables et commença à faire un inventaire mental de son état physique. Quelques brûlures et ecchymoses légères, mais rien de bien méchant et déjà soigné correctement.

C’est alors que la réalisation la frappa : elle était complètement nue. On lui avait même retiré ses piercings. Tous.

Elle se retint de hurler.

Quinze secondes plus tard, elle avait récupéré une tunique en edisian rouge, posée bien en évidence à côté de sa couche, et s’était précipitée en dehors de la chambre avec la ferme intention de démolir tout ce – ou ceux – qui se mettrait en travers de son chemin.

Cette ferme résolution avait été stoppée net par une petite fille. Si elle avait été humaine, elle aurait eu entre quatre et cinq ans et elle regardait Kyoshi avec des grands yeux étonnés.

— Ah, tu es réveillée.

La Terrienne se tourna brusquement vers la voix, qui s’avéra appartenir à un eylda de grande taille. Il avait un teint très pâle, constellé de taches de rousseur, en adéquation avec sa crinière bouclée d’un cuivre vif, et il était habillé d’une simple jupette en patchwork multicolore. Kyoshi cligna des yeux ; sa migraine n’avait pas besoin d’une agression visuelle pareille.

Il s’approcha d’elle et lui tendit un gobelet en terre cuite, légèrement asymétrique et contenant un liquide chaud.

— Ceci pourra t’aider à récupérer. C’est un thé aromatisé et, euh… il est peut-être aussi pimenté, si je me souviens bien.

Les deux restèrent quelques instants face à face, malgré les presque cinquante centimètres de dénivelé. L’eylda souriait ; nonobstant ses goûts discutables en matière de coordination de couleurs, il était plutôt agréable à regarder, avec un visage triangulaire et des pommettes très marquées.

La Terrienne essayait de formuler son désarroi face à sa situation passée et présente, sa tenue, son absence de bijoux intimes, quelques blessures inédites et un hôte peu habillé et objectivement appétissant, mais trop de choses se bousculaient et aucun son ne parvenait à sortir.

Ce fut l’enfant qui finit par rompre la transe de Kyoshi, en prenant le gobelet à deux mains et en l’apportant à Kyoshi. Elle ne put s’empêcher de s’en amuser et le prit avec un remerciement sincère. Le thé était chaud, une collision de multiples arômes qui semblaient s’insinuer dans tous ses sens pour les réveiller.

— Au fait, je suis Ineril, du clan Wargession. Bienvenue dans notre domaine, même si je crains que tu n’aies pas le droit d’en sortir pour le moment. Je travaille avec la milice d’Alenia et j’ai la charge de ta personne.

Il n’avait pas bougé et observait la scène avec un sourire indéchiffrable. Finalement, Kyoshi arriva à demander :

— Ainsi, je suis ta prisonnière.

— Techniquement, tu es la prisonnière de la station ; je ne suis que ton… geôlier ? Je préfère le terme de « gardien », encore que ce n’est pas mon seul rôle.

— Ça ne ressemble pas à une prison.

— C’est le domaine de mon clan et tu n’as pas le droit d’en sortir. Nous avons aussi un quartier de haute sécurité, mais je ne le conseille pas : il est très mal fréquenté.

Kyoshi n’était pas sûre de goûter le sens de l’humour de son vis-à-vis, mais au moins essayait-il de se montrer hospitalier. Soudainement, elle se rappela qu’il lui manquait… beaucoup de choses.

— Que sont devenus mes vêtements ? Mes bijoux ?

— Nous t’avons tout retiré. C’est la procédure.

Elle essaya de ne pas trop penser à toutes ces mains qui l’avaient touchée à des endroits intimes pendant son sommeil. Pour la défense de l’eylda, il semblait réellement contrit à cette idée. Et sans doute aussi un peu effrayé par la notion de piercings.

— Et je suis censée rester… ici pendant longtemps ?

— Ça ne dépend pas vraiment de moi, répondit Ineril. J’ai des questions à te poser et, suivant tes réponses, peut-être que la milice te laissera repartir.

— Je croyais que tu étais de la milice ?

— Je travaille avec eux, mais je ne suis pas milicien moi-même. J’ai un rôle qui est plus proche de ce que vous autres terriens appelez « le judiciaire ».

— Je vois, répondit-elle après avoir bu une nouvelle gorgée de thé.

Le breuvage semblait efficace, puisqu’elle pouvait de nouveau aligner des pensées sans trop de difficulté. Elle se rappelait avoir lu, pendant ses études de droit, des textes sur les divers systèmes de justice eyldarin. Ineril devait être un enquêteur au service de l’équivalent local du procureur.

L’eylda la dévisageait avec une curiosité non feinte ; la gamine était repartie jouer plus loin avec un gros félin qui avait la taille et l’enthousiasme d’un labrador adolescent. Ineril et elle étaient toujours à deux mètres l’un de l’autre, au milieu d’une grande cour herbeuse entourée d’arbustes et de bâtiments. Encore une fois, l’agencement donnait l’illusion d’un coin de nature, même s’ils étaient dans une mégastructure artificielle en orbite d’un jeune soleil.

Malgré elle, la Terrienne sourit. L’endroit n’était pas désagréable, son hôte était plutôt avenant. Ça aurait pu être pire. Elle but la dernière gorgée de thé et laissa échapper un lent soupir.

— Bon, si tu as des questions à me poser, autant commencer tout de suite.

***

— Ça va d’mander un moment.

Daeithil s’était éloignée des grands bassins du domaine, où la petite fête donnée en son honneur battait son plein. Ça impliquait beaucoup trop de cris et de rires pour lui permettre de suivre sereinement une conversation par communicateur. D’autant qu’elle avait du mal à rendre leur enthousiasme à ses hôtes.

Elle n’avait pas pu contacter Kyoshi psychiquement ; elle était à peu près certaine qu’elle aurait perçu une issue brutale, voire définitive. Mais que la petite Terrienne n’ait pas essayé de la contacter l’inquiétait. À dire vrai, toute cette histoire l’inquiétait beaucoup plus qu’elle ne voulait se l’avouer.

De l’autre côté des ondes, le rowaan lui avait fait son rapport, plutôt rassurant somme toute : Kyoshi avait été récupéré sur le site d’une grosse explosion pas accidentelle du tout. Elle était sonnée et légèrement blessée, mais surtout entourée d’un paquet de cadavres. De plus, pas mal de gens l’avaient vue sur place quelque temps avant. Bien évidemment, elle était suspecte numéro un et la milice l’avait mise au secret. Probablement derrière un de ces dispositifs technologiques qui bloquaient l’usage des Arcanes.

Ça expliquait.

— Merci, Arko. Garde un œil sur la situation.

— Ça roule, princesse. Au moins, ça m’donne une bonne excuse pour refuser l’invite du clan. J’aurais sans doute dû refuser beaucoup d’autres invites.

La pique fit rire Daeithil ; l’abstinence du rowaan la mystifiait toujours un peu, mais il avait ses raisons. Elle préférait le savoir garder un œil sur Kyoshi. Entre Terriens, en quelque sorte. Au moins, elle était en de bonnes mains. Sans doute littéralement, songea-t-elle avec un sourire.

***

Il fallut quelques instants à Kyoshi pour s’apercevoir qu’elle avait oublié sa tunique dans la salle d’eau. Il faut dire que Sarenar et Nariel, qui l’encadraient en riant, s’étaient appliqués pour qu’elle oublie beaucoup de choses. Elle avait l’esprit léger et ses douleurs n’étaient plus que des lointains souvenirs ; un coin de son esprit encore à peu près éveillé nota que l’huile de massage devait contenir de la thyrène, un hypnotique léger que les eyldar appréciaient et qui, convenablement dosé, avait un effet similaire chez les humains. Au moins, elle ne s’était pas endormie, c’eût été embarrassant.

Le trio s’effondra sans grâce auprès d’un bassin, autour duquel une quinzaine de plats avaient été disposés sur des tables basses. Une demi-douzaine d’adultes et presque autant d’enfants les avaient rejoints pendant qu’Ineril interrogeait Kyoshi. De l’échange, elle avait tiré plusieurs informations qui pouvaient se résumer par « ça se présente mal, mais… »

À son passif, huit morts, dont un seul donnait de bons espoirs de revivification ; le clan Serentar était pour ainsi dire exterminé. Ensuite, une explosion criminelle, suivie d’un incendie qui avait fait une trentaine de blessés supplémentaires et paralysé la station pendant trois heures, sans parler des dommages matériels. Plus le fait que plusieurs personnes l’avaient reconnue sur les lieux, une demi-heure avant, des blessures sur les victimes qui ressemblaient furieusement à celles occasionnées par un sabre court – un wakizashi, par exemple – et le fait qu’elle était de la même organisation que les victimes. Son statut de Terrienne n’aidait pas, mais personne ne le lui dirait en face.

À son actif, plusieurs témoignages qui la situaient loin de la zone, à la même heure, une absence de traces de sang sur son sabre, et le fait qu’elle ait essayé de (et réussi à) sauver une des victimes.

Elle avait également mentionné l’absence de mobile, mais, selon les dires de son vis-à-vis, ce point n’était qu’une question d’imagination. En à peine deux siècles, les Terriens de passage sur Alenia s’étaient livrés à une telle panoplie d’activités illégales que même le plus absurde des scénarios était considéré comme plausible. Ineril mentionna notamment une distillerie clandestine installée dans un sas, qui avait explosé accidentellement ; l’événement aurait pu passer inaperçu si un élément d’alambic n’avait pas eu la mauvaise idée de s’encastrer dans une navette en approche.

— Et donc ?, demanda Kyoshi en essayant d’ignorer les jeux érotiques de ses compagnons.

— Et donc, rien de plus. Vous avez une expression en anglais galactique, « le jury délibère encore », il me semble. Kyoshi acquiesça et l’eylda poursuivit : Tu es toujours notre invitée, en attendant. Mais en l’état, je peux déjà te dire qu’à mon avis, ils vont rapidement te laisser repartir. Si la justice devait t’accuser, ce serait déjà fait.

— Tu vas donc devoir supporter ma présence quelques heures de plus, dit Kyoshi tout en utilisant une cuillère en bois pour parer négligemment quelques doigts baladeurs.

— Je pense que le clan s’en remettra, dit Ineril en rigolant franchement.

***

Le vrombissement de l’alerte tira Arko de son demi-sommeil. Quelque chose bougeait dans le champ de vision du rat. Il sortit la bestiole de son état de veille et activa les amplificateurs de lumière. Petite taille, cheveux courts : à cette distance, la qualité de l’image était médiocre, mais pas de doute, c’était Kyoshi.

Quelques secondes plus tard, les servomoteurs étaient opérationnels et Arko suivit la silhouette en prenant bien garde, d’une part, à ne pas trop se laisser distraire par les courbes de sa collègue et, d’autre part, à ne pas réveiller le gros chat très joueur qui roupillait dans le coin et qui, quelques heures avant, lui avait fait des misères. Son rat en avait perdu une patte et boitait bas, les nano-gyrosscopes compensant difficilement l’amputation.

Sans trop de surprise, il retrouva Kyoshi aux latrines. Malgré l’angle bizarre des optiques (et les restes de bave féline qui les recouvraient), la précision visuelle était encore trop élevée pour la tranquillité du rowaan. Fort heureusement, son objectif semblait encore un peu dans les vapes. Ça éviterait des…

— Merde !

La pattemouille atterrit à quelques centimètres de la tête du rat.

— Va-t-en, sale bête !

Arko se décida à allumer le haut-parleur :

— Déconne pas, Kyoshi, c’est moi !

À cette distance, il doutait qu’elle puisse entendre le son de la microscopique enceinte. Pourtant, Kyoshi se figea, un deuxième linge à la main.

— Arko ?

— Ouais. Attends, prends ce truc !

La trappe dorsale du rat robotique récalcitra quelque peu, mais finit par s’ouvrir, révélant à Kyoshi une mini-oreillette.

— Vas-y, prends-la, je r’garde pas, dit Arko en ne regardant pas.

— T’as pas intérêt, répondit-elle, tout en songeant que le rowaan l’avait sans doute vue nue plus d’une fois déjà. Un vrai gentleman.

— Bon, tu m’entends dans l’bouzin ?

— Fort et clair, répondit-elle dans un chuchotement. J’espère juste que notre cirque n’aura pas attiré l’attention de mes petits camarades de coucheries. Ça n’a pas l’air d’être le genre à se laisser arrêter par la porte des toilettes.

Arko réprima un rire.

— C’était si bruyant qu’ça ?

— Le domaine est silencieux et cette pièce réverbère beaucoup. D’ailleurs…

— Quoi donc ?

— Rien. Enfin, c’est bizarre. Quand je me suis couchée, il y avait plus de bruit que ça. Et je ne veux pas dire seulement les habituels cris et soupirs qui font le charme des nuits eyldarin.

Elle resta un instant silencieuse. Puis :

— Arko, t’es loin d’où je suis ? Y’a un problème.

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