Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde, Livre 1, chapitre 11

Cet article est le numéro 12 d'une série de 16 intitulée Erdorin, Livre 1

L’homme assis dans un fauteuil de grand style observait la caisse avec un sentiment confus, mais agréable. Appréhension, désir, peur d’être déçu.

La quarantaine, un visage anguleux et racé, rasé de près et les cheveux artistiquement coiffés, il regardait, simplement. Assis, ses longs doigts croisés.

Puis, après un long soupir, il se leva, réajusta machinalement son costume de coupe anglaise. Pour lui, même sans leur régime monarchique, il n’y avait plus guère que les Anglais qui savaient encore faire des costumes ; les Parisiens donnaient dans le décadent, les Piémontais dans le tape-à-l’œil, et la prétendue « scène montante » de Ringstadt était à la confection masculine ce que la sidérurgie était à l’orfèvrerie.

Il ouvrit la caisse avec autant de précautions que s’il manipulait une ogive à antimatière. Ce qu’il y avait à l’intérieur lui avait coûté d’ailleurs à peu près aussi cher.

Le système de communication émit alors un sifflement familier :

— Votre Excellence, la quatorzième session est sur le point de commencer, salle de conférence Kiavalana

Il lâcha un « Entendu » énervé, contempla une dernière fois l’imposant codex soigneusement enveloppé et se dit que ce serait une pièce maîtresse de plus dans sa collection. Décidément, il adorait la civilisation eyldarin !

***

— Jakob William Erhert Von Aa, diplomate de haut rang de la Confédération européenne. Né et domicilié à Champfèr, République de Dütweiller ; 49 ans, fils d’une famille très riche et très influente au sein du Canton, et de fait modérément influente au niveau du pouvoir fédéral européen. De l’euro-aristocrate pur jus ! Il est à la tête d’une délégation d’une quinzaine d’autres diplomates européens, actuellement sur Brivianë pour une conférence multilatérale sur des traités économiques dont l’énoncé seul me donne mal à la tête.

Daeithil regarda Kyoshi.

— Et alors ?

— Si j’en crois un certain nombre de recoupements de Rogiero, Son Excellence Von Aa s’est déjà signalé dans le passé par une tendance à la kleptomanie. Kaïldien, Fantir, Eridia… et même Copacabana ! Disons que c’est un collectionneur qui ne recule pas devant l’illégalité pour compléter sa bibliothèque.

Un silence tomba sur la tablée. Kyoshi continua :

— Or donc, nous avons un personnage jouissant de l’immunité diplomatique, collectionneur de vieux livres et chapardeur récidiviste à moins d’une année-lumière d’ici, et qui plus est dans le même pays…

— Pas tout à fait, interrompit Turlan, qui avait sa fierté. Entre les deux mondes atlani, c’était une longue histoire, mais avec peu d’amour.

— Mais il n’ y a pas de frontière entre Brivianë et Eokard ?

— Non, c’est vrai. Donc il pourrait recevoir les livres et les faire ensuite sortir des Ligues sans être inquiété, par la valise diplomatique. Ça se tient, c’est vrai, mais c’est une accusation grave. Nous n’avons pas de preuve…

Daeithil, qui n’avait jusque là pas desserré les lèvres, comme perdue dans ses pensées, se leva et dit :

— Eh bien nous irons voir sur place. N’est-ce pas Kyoshi ?

Ainsi apostrophée, cette dernière regarda l’Eylwen d’un air bizarre. Elle lança inconsciemment un contact mental et sentit Daeithil tendue.

— OK !

Turlan se leva également.

— Bien, alors si vous le permettez, je vais faire le nécessaire pour que vous puissiez embarquer au plus vite sur un vol de liaison intérieur. Je vous tiendrai au courant. À plus tard…

Daeithil s’inclina, Kyoshi se leva avec un temps de retard et toutes deux regardèrent l’archiviste s’en aller. Ce fut la Terrienne qui rompit – mentalement – le silence :

**’Sil, il faut qu’on parle…**

***

L’eau était douce, la pénombre apaisante.

Daeithil se relaxa dans l’onde. Il lui semblait qu’elle n’avait pas dormi depuis deux jours, ce qui était une petite exagération : cela ne faisait guère plus de vingt-quatre heures.

Kyoshi arriva à ses côtés. Elle s’agenouilla au bord du bassin, posant entre elle et Daeithil un plateau. Il y avait là une théière, deux tasses et une boîte à épices. La Japonaise servit sans cérémonie (de toute façon, elle n’avait jamais appris : c’était un truc pour jeunes filles de bonne famille) et toutes deux savourèrent le mélange.

Les Eyldar avaient coutume de dire que lorsque les Terriens auront appris la patience, ils auront fait un grand pas vers la Civilisation (les plus méchants disaient même « un premier pas »). Kyoshi ne voulut pas faire mentir ce bel exemple de sagesse populaire et de condescendance si propre aux Fils des Étoiles autoproclamés.

— Alors, ces légendes ?

Daeithil regarda Kyoshi, comme surprise.

— Ce ne sont pas des légendes. En tous cas pas dans le sens où tu l’entends.

— Oui, oui… je sais comment fonctionnent les légendes eyldarin.

L’Eylwen soupira.

— Kyoshi, si tu ne me laisses pas parler, tu ne sauras jamais comment se passe cette histoire.

***

Celebrin était couchée dans son lit. Ce n’était encore qu’une fillette alors. Berangorn et Daeithil étaient en pleine séance du Conseil, mais même avec une horde de Seigneurs noirs aux portes de la ville, ils n’auraient oublié de dire bonne nuit à leur fille.

Elle se tut et regarda sa mère, ses grands yeux pleins d’appréhension et d’attention. Elle n’avait pas envie de dormir et Daeithil sentit que l’histoire de ce soir allait être particulièrement longue…

***

— Ce que je t’ai dit hier… ce n’était pas exactement la vérité. Mais je ne pouvais pas faire autrement.

— Toujours cette histoire de passé dont on ne parle pas à table ?

Pourquoi à table ? Mais Daeithil comprit la signification.

— Euh, oui. En fait, un peu tout était vrai, sauf en ce qui concerne mon clan sur Yrcandor. La vérité, c’est que j’ai été séparée de ma famille.

Elle hésita un instant avant de reprendre :

— C’était après ce que vous appelez l’Exil. Bien après. Nous n’avions jamais cru à ce qu’annonçaient les Maîtres Ingénieurs : l’Hiver sans Fin, « le printemps ne reviendra plus »… Nous avions tort.

» L’hiver a duré, et duré. Notre royaume était au sud des Terres, mais les glaces sont finalement venues. Inexorablement. Et avec elles un cortège de réfugiés. Les derniers des Ylech, les marginaux, les laissés-pour-compte, tous ceux que l’Ancien ordre avait laissés derrière lui.

» Nous avons dû nous résoudre à quitter Erdorin. Pour toujours.

» Je ne sais pas si tu sais ce que c’est de quitter un monde sur lequel on a vécu toute sa vie. (Pas vraiment, pensa-t-elle, mais la destruction du Japon est un peu dans toutes les mémoires de la diaspora.) Mais il n’y avait pas de choix. Nous avons construit notre propre vaisseau, pour les étoiles. Avec les moyens du bord.

» Je n’ai jamais su ce qui est arrivé précisément. Nous allions partir – ou nous étions déjà partis – quand nous avons heurté quelque chose. Ceux qui ont pu ont abandonné le vaisseau. J’en étais, et j’ai eu la vie sauve. Mais j’ai perdu tous ceux que j’aimais alors.

Le silence pesa sur les deux femmes comme une chape de plomb. Après un instant long comme une seconde ou un Âge, Daeithil reprit :

— Inithil est ma fille.

— Ta fille ?… Kyoshi avait capté l’image mentale d’un visage qu’elle avait déjà vu auparavant dans l’esprit de Daeithil. Une Eylwen à la peau pâle, aux cheveux blancs et aux yeux carmins. Une image familière…

— Oui… L’Eylwen eut un instant de gêne, ce qui étonna Kyoshi. Elle reprit : Enfin, pas seulement. Et pas tout-à-fait non plus.

Nombreux sont ceux qui, dans l’espace terrien notamment, fustigent les mœurs des Eyldar. Les amours entre parents et enfants, notamment. Sans être particulièrement prude, Kyoshi fronça les sourcils et le regretta aussitôt.

Daeithil perçut le reproche tacite. Comme pour s’excuser, elle ajouta :

— Ce n’était pas très bien vu à l’époque. Même si Inithil n’est que ma fille adoptive. Elle regarda Kyoshi, lui embrassant le bout des doigts, avant de poursuivre : Sur ce point, les choses ont au moins changé en bien ces derniers millénaires…

***

Inithil effleura son épaule. Elle se retourna pour l’embrasser, mais vit les larmes dans ses yeux.

**Ils ont recommencé ?…**

La question était rhétorique. Il y avait peu de choses qui puissent faire pleurer Inithil, elle qui avait affronté les hordes de Monteurs d’Araignées, et même un Seigneur noir en personne. Les piques et moqueries de courtisans imbéciles en faisaient partie. Et par voie de conséquence, déclenchaient la fureur de Daeithil.

Elle serra son amante de toujours dans ses bras.

**Il faudra bien qu’ils s’y fassent. De toute façon notre amour leur survivra.**

***

— Et Celebrin ? Kyoshi commençait à sentir malgré elle quelques bribes de jalousie envers cette Inithil.

— C’est ma fille aussi. Ma fille naturelle, ajouta-t-elle immédiatement. Que j’ai eu avec Berangorn, mon époux.

— Et tu l’aimes aussi…

— Kyoshi, c’est ma fille !

— Ah, fit la Terrienne avec incrédulité – et aussi passablement de mauvaise foi. Il est vrai qu’elle avait capté certaines images dans l’esprit de Daeithil qui pouvait inciter aux commentaires scabreux.

Daeithil comprit l’allusion. En toute sincérité, elle ne pouvait pas en vouloir à Kyoshi, mais lui adressa tout de même un regard chargé de lourds reproches. Pour la bonne forme.

— C’était son initiation. En tant que grande prêtresse, je ne pouvais pas faire moins que d’être là !

— Grande prêtresse ? De quoi ?…

— Je t’expliquerai plus tard. Daeithil eut brusquement un sourire presque prédateur. Kyoshi s’empressa de changer de sujet.

— Et donc, il y a deux légendes qui portent le même nom que tes enfants…

— Et qui sont, qui plus est, très semblables. Celebrin et Inithil s’entendaient très bien l’une avec l’autre. Et en plus elles se ressemblaient beaucoup.

— Et elles me ressemblent aussi beaucoup.

— Oui…

Daeithil se mordit la lèvre. Elle avait un peu honte que cette ressemblance joue une telle part dans son attirance pour la Terrienne. Elle continua :

— Pour ce qui est de la Légende, c’est peut-être une coïncidence, mais…

Elle laissa sa phrase en suspens, se tourna vers Kyoshi comme pour guetter son approbation. Celle-ci répondit :

— Un ancien ami à moi avait coutume de dire qu’il n’y a pas de coïncidences, mais des conspirations bien cachées. Et à ce propos, laisse-moi deviner : l’affreux ambassadeur venu d’outre-espace a piqué un livre qui parle de la Légende.

Daeithil hocha la tête :

— Deux.

— Bon, alors c’est simple : on va sur Brivianë, on alpague Son Excellence, on lui met son immunité diplomatique là où le soleil ne brille jamais et on le secoue jusqu’à ce qu’il lâche les bouquins, OK ?

Daeithil, un peu débarquée par l’argot de Kyoshi, comprit néanmoins l’essentiel. Elle se hissa pour embrasser les lèvres de la jeune humaine.

**Merci Kyoshi…**

Elle se laissa redescendre doucement dans le bassin, et Kyoshi suivit, jusqu’au moment où Daeithil attrapa les revers de son kimono et l’entraîna avec elle dans l’eau. La Japonaise, trahie par ses propres traditions, cria et se débattit pour la forme.

Ce fut évidemment le moment que choisit Turlan pour les appeler.

Texte: Alias – Illustration: Psychée – Licence: Creative Commons, partage dans les mêmes conditions (CC-BY-SA)

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