Erdorin, Fragments d’Éternité: Daeithil

Erdorin Livre 2, chapitre 12

Elle se réveillait lentement, comme d’un mauvais rêve. Un de ces cauchemars fébriles où la même scène se répétait sans cesse, sans logique : comme une chute sans fin, puis des cris, une course dans l’obscurité, ballotée comme un colis, et l’esprit qui n’arrive pas à se concentrer.

Des images, des visages, comme des éclairs : des êtres aimés, inquiets, mais aussi des connaissances ou des parfaits inconnus, affolés.

Des sirènes, tentant de couvrir la panique et les hurlements du métal torturé.

Puis le sarcophage, comme pour un rite funéraire.

Sauf qu’elle n’était pas morte. Pas encore.

Enfin, le froid.

Sa conscience commença à lui revenir. Elle n’était plus confinée dans le sarcophage métallique, mais allongée sur une couche confortable, au centre d’une chambre hémisphérique plongée dans une pénombre apaisante. Il faisait plutôt chaud dans la pièce, ce qui était heureux, car elle n’était couverte que par un drap fin, coupé dans une matière rappelant la soie.

La chambre semblait taillée dans la roche. Elle ne comptait que peu de meubles : hormis la couche elle-même, une table sur laquelle reposait une carafe et un présentoir soutenant un vêtement. La pénombre était à peine contrariée par une lumière chaude et tamisée venant d’un escalier montant.

Elle prit son temps pour se lever, commençant par faire jouer ses membres et s’étirer lentement ; elle laissa son esprit se réapproprier son corps, testant les muscles, les tendons, les articulations. Elle se sentait engourdie, comme si elle était restée inconsciente plusieurs jours.

Combien de temps ? Et où ? Comment le savoir ? Peut-être avaient-ils réussi, après tout ?

À mesure qu’elle reprenait le contrôle de son corps, ses souvenirs s’éclaircissaient. Elle se rappelait maintenant le vaisseau, l’accident, le débris qui l’avait frappée à la tête – elle porta la main derrière sa nuque, mais ne sentit rien d’anormal. Le vaisseau, le dernier espoir de quitter Erdorin et ses glaces pour un autre monde.

Elle se redressa sur la couche, pivota, posa ses pieds sur le sol – un plancher tiède et un peu rugueux. Lentement, elle se leva, puis osa quelques pas dans la chambre. Elle se permit un sourire : ses années de discipline mentale et corporelle ne s’étaient pas trop émoussées.

La carafe était accompagnée d’un gobelet et contenait de l’eau fraîche. Elle s’en servit une grande rasade, puis une deuxième, avant d’examiner le vêtement : une simple tunique de couleur crème, dans le même genre d’étoffe que le drap, mais travaillé de façon subtilement différente. Il faisait assez chaud pour qu’elle puisse s’en passer, mais elle ne sentait pas d’affronter un monde nouveau sans vêtements. Ce n’était pas… approprié.

Un miroir situé près du présentoir lui renvoya son image : sa chevelure était en désordre quasi-complet, ses traits creusés ; son tatouage de grande prêtresse autour de l’œil gauche s’était encore atténué, ce qui lui causa une petite lancée de nostalgie. Elle réorganisa tant bien que mal sa crinière d’or et d’argent, passant quelques mèches derrière la délicate pointe de ses oreilles et enfila la tunique – un peu petite, mais rien de grave. Elle bénit la pénombre, qui lui cachait sans doute bien des horreurs.

Prudemment, elle monta les marches et écarta la tenture orangée.

La lumière la frappa de plein fouet. La chaleur, aussi. La surprise lui coupa le souffle.

Le soleil. Elle avait presque oublié la sensation d’un soleil d’été sur sa peau. Et la lumière ! Elle en était presque aveugle.

Elle sentit l’odeur de la mer toute proche et entendit le bruit des vagues. Pour un peu, elle aurait pu se croire retournée à Foithanc – avant les glaces, avant la fuite.

Elle laissa ses yeux s’habituer à la luminosité et découvrit qu’elle se tenait dans une pièce tout en arches, à la charpente en bois sur laquelle serpentait une végétation luxuriante. L’endroit ressemblait à un salon, mais il était partiellement à ciel ouvert ; il donnait sur une plage de sable, encadrée par une forêt aux essences inconnues, mais qui évoquait les côtes australes du Petit Océan.

Tout à ses nouvelles sensations, elle n’entendit ni ne ressentit la présence derrière elle, jusqu’à ce qu’elle l’apostrophe :

— Lensil, Daeithil de Lleniel ! Bienvenue en mon domaine.

Cette voix ! La surprise de Daeithil se mua instantanément en rage. Elle se retourna et, instinctivement, lança sa main vers la gorge de celle qui venait de l’apostropher.

— Galadril, maudite !

***

Galadril souffla : son adversaire était au sol, enfin.

Cela faisait un bon quart d’heure. Pour quelqu’un qui sortait d’une si longue période d’hibernation, Daeithil était du genre vivace. Fidèle à sa légende de reine guerrière.

Un instant, Galadril avait considéré laisser son hôte se défouler sur elle, mais si elle n’avait aucun doute sur sa capacité à réparer les dégâts, elle n’avait pas de goût particulier pour la souffrance physique. Elle préféra donc esquiver les assauts. Ce qui dura bien plus qu’elle ne l’aurait cru possible – et qui fut également moins facile qu’elle ne l’aurait cru.

Mais désormais, Daeithil n’était plus qu’une silhouette épuisée et en larmes, pathétique. Elle s’accroupit à côté d’elle et lui glissa ces seuls mots :

— Laisse-moi t’aider, je t’en prie.

***

Elle avait indiqué à Daeithil où était la salle d’eau. Ce n’était pas du luxe.

Dans l’intervalle, elle put remettre un peu d’ordre dans le salon, qui n’avait pas subi pareil tumulte depuis la dernière tornade saisonnière.

C’est donc une Daeithil baignée, rhabillée, mais toujours habitée par une rage froide qui la rejoignit plus tard auprès des fourneaux de la demeure. Elle la salua formellement, d’une inclinaison du buste.

— Hiriel

Galadril ne put s’empêcher de rire, tout en disposant les aliments sur la petite table.

— Je t’en prie, Daeithil. Je ne suis plus reine. Assieds-toi donc, tu dois avoir faim.

L’odeur de la nourriture réveilla l’appétit de Daeithil, qui manifesta bruyamment son intérêt. Le burlesque de la situation dissipa en partie son humeur et elle se prit à sourire.

— Moi non plus, je suppose.

Galadril posa une série de bols devant son invitée. Elle eut un sourire un peu triste.

— Je crains que non.

— Où sont mes compagnons ? Berangorn, Celebrin, Inithil…

— Je n’en sais rien.

— Tu n’as donc capturé que moi, c’est une consolation.

Galadril s’assit face à elle. Sa masse de cheveux blonds clairs bouclés étaient retenue par un bijou de bois et de cuir bien plus complexe que tout ce qu’elle portait – une tenue dans les tons ocres composée d’une simple chemise et d’un pantalon ample, ainsi qu’un fort sobre tour de cou en or. Rien à voir avec la souveraine des terres kelenari couronnée lors de la Grande palabre.

Daeithil l’intimidait un peu : elle lui rendait une demi-tête et sa stature, difficilement contenue par une nouvelle tunique aux tons de coucher de soleil qui contrastait avec sa peau pâle aux reflets nacrés, lui rappelait qu’avant de devenir reine, elle avait été mercenaire. Entre autres. Elle possédait également une beauté et une élégance royale qui lui aurait presque donné des complexes, elle qui se voyait encore comme la petite princesse provinciale qu’elle avait été.

— Tu n’es pas ma prisonnière.

— Hm. Elle avala sa bouchée avant de reprendre : Alors quoi donc ?

— Disons, mon invitée. Les choses ont changé. Beaucoup de choses.

La réponse éveilla en Daeithil des questions en suspens. Abandonnant son ton moqueur, elle réfléchit un instant, puis demanda :

— Combien de temps ?

Galadril soupira. « Si mes calculs sont bons, douze mille ans. »

***

Daeithil enregistra les paroles comme en état de choc.

Elle écouta son hôtesse lui raconter la destinée des exilés, tous ceux qui avaient quitté Erdorin pour fuir les glaces et qui avaient trouvé refuge sur six planètes – trois pour les Eyldar, trois pour les Humains. Galadril évoqua brièvement son propre rôle de reine des mondes eyldarin ; elle avait fini par abdiquer pour laisser la place à un système plus adapté à une nation multi-planétaire, puis multi-stellaire. L’Arlauriëntur, comme on l’appelait, avait alors régné pendant près de cinq millénaires sur des dizaines de mondes, peut-être même des centaines, avant de s’effondrer sous le poids de sa propre arrogance.

Et puis, il y a à peine deux siècles, le monde avait de nouveau changé. Erdorin s’appelait désormais « Terre » et ses nouvelles civilisations étaient arrivées – péniblement – à l’Âge des Étoiles. Les Terriens vivaient bien moins longtemps que les Humains dont Daeithil se souvenaient – qui avaient depuis pris comme nom « Atalen » – mais compensaient par une énergie foisonnante. Et, parfois, destructrice : leur monde avait connu pas moins de quatre guerres globales.

C’était sur Terre que Daeithil avait attendu tout ce temps, dans un sarcophage cryogénique caché au cœur de la dernière cité de son clan.

Seule.

***

Dans le bassin, sous les étoiles, Daeithil regarda les deux lunes. Elle soupira ; c’était la première fois qu’elle avait réellement l’impression d’être dans un endroit complètement étranger.

Derrière elle, Galadril resserra brièvement son étreinte et lui déposa un baiser sur la nuque. Elle s’étonna presque que, le midi même, elle était prête à étriper l’ancienne reine qui l’avait condamnée, elle et les siens, à mourir sur un monde gelé.

Et puis il y avait eu cette révélation et Daeithil s’était levée et était partie. Une fuite purement animale le long de la mer. Galadril avait fini par la retrouver, alors qu’elle pleurait en plein soleil.

Elle lui avait expliqué que ça n’avait été sa seule décision et que de nombreuses voix avaient appelé à la destruction pure et simple du royaume de Belisandar, tout en appliquant consciencieusement sur son épiderme un lait corporel pour protéger sa peau du soleil. L’application s’était faite plus insistante et, soudainement, les lèvres de son ennemie était sur les siennes.

Et, tout aussi soudainement, son ennemie ne l’était plus tant que ça.

Les choses avaient changé.

**Ça va ?**

Le contact mental était apaisant ; de façon générale, tout dans cette Galadril était apaisant. Difficile de croire qu’il s’agissait de la même personne.

Daeithil sourit, dans l’onde encore tiède.

**Je ne sais pas encore…**

Des doigts glissèrent le long de son ventre et des images érotiques dansèrent dans son entendement. Elles rirent de concert et elle reprit.

**Mieux, je suppose, mais maintenant ?**

**Maintenant ? Maintenant tu vis. Tu as un nouvel univers à découvrir. Et je ne crois pas me tromper en disant que tu as aussi une quête à accomplir.**

Galadril saisit sans malice les visages qui affleuraient à la surface des pensées de Daeithil et les fit danser.

**Et aussi, ajouta-t-elle, j’ai besoin de toi.**

**Encore ?**

**Pas ainsi, espèce de succube insatiable ! Tu peux devenir ma Main.**

Daeithil avait une assez bonne idée de comment devenir la main de Galadril et elle lui fit même une démonstration.

— Tu es incorrigible.

— Si ça ne te plait pas, j’arrête.

***

Finalement, la discussion ne put avoir lieu que le lendemain : quelqu’un avait des choses à rattraper. Ou à oublier. Plus probablement les deux.

— Et donc, cette histoire de main ?

Galadril eut un sourire. Elle termina le mouvement lent qui constituait son exercice matinal de suilekor – une part de gymnastique, une part d’étirements, une part de méditation, avec la mer comme point de vue. Elle avait senti la présence de Daeithil depuis quelques minutes, maintenant. Elle se retourna et lui sourit ; la grande Eylwen avait eu du mal à trouver des vêtements à sa taille dans sa garde-robe et avait choisi de se constituer un paréo avec une longue étoffe dans les tons bleus et une large ceinture en cordes tressées.

— De Main, pas de main.

Elle insista volontairement sur le terme ancien, par opposition à son équivalent plus moderne. Daeithil pencha la tête sur le côté, un instant perplexe.

— Oh, tu veux dire, comme une servante ?

— Il n’y a plus vraiment de servants ; plus de caste de serviteurs, en tous cas. Non, j’ai besoin de toi comme un agent, quelqu’un capable de parler et, le cas échéant, d’agir en mon nom.

Daeithil eut un temps de réflexion, avant d’emboîter le pas de Galadril, qui se dirigeait vers le domaine.

— Tu te rends compte de l’ironie qu’il y aurait à ce que moi, Daeithil en-Belisandar, entre au service de Galadril en-Laurelintarnor ?

— Tu te rends compte que personne, hormis toi et moi, ne s’en apercevrait ?

— Comment ça ?

— Je me suis retirée de la vie publique depuis près de dix mille ans. Pour le commun, je suis au mieux une Légende ou, plus vraisemblablement, morte et oubliée depuis longtemps. Quant à toi, ma belle souveraine, personne ne sait même que tu as existé.

Daeithil eut un bref accès de rire sardonique.

— Quoi, tu veux dire que tout le monde a oublié la scandaleuse reine dont le comportement hérétique a provoqué la colère de dieux ?

Galadril, qui venait d’arriver sur le seuil de sa demeure, se retourna et, se hissant sur la pointe des pieds, prit la tête de Daeithil dans les mains, lui déposa un bref baiser sur les lèvres et lui ouvrit son esprit.

**Quand nous sommes arrivés sur nos nouveaux mondes, nous avons effacé toutes les traces d’Erdorin. Tous les souvenirs. Et nous avons traqué tous les documents, toutes les chroniques claniques, toutes les Légendes d’avant l’Exil. Nous avons réécrit notre propre histoire. Personne ne doit savoir qu’il y eut des dieux, personne ne doit savoir qui étaient les Ylech !**

Daeithil en resta bouche bée. De toutes les nouvelles qui lui étaient tombées dessus en moins d’une journée pleine, cette dernière fournée était la plus ahurissante.

**Je te l’ai dit : les choses ont changé. Et c’est pour cela que j’ai besoin de toi.**

Daeithil brisa le contact, reculant de quelques pas. Galadril resta à l’attendre sur le pas de la porte ; elle retira ses sandales, en secoua le sable et les suspendit à une patère, avant de passer dans le pédiluve. Daeithil finit par l’y rejoindre, l’air sombre, pour se débarrasser également du sable entre ses orteils. Seuls le bruit des vagues et les sons de la jungle alentours ponctuèrent leurs brèves ablutions.

Daeithil passa devant Galadril pour entrer dans la demeure proprement dite.

— Tu sais que je ne te fais pas… entièrement confiance.

Galadril s’en amusa.

— Suffisamment pour des jeux intimes, en tous cas. Mais oui, je le sais. Je le sens. Et je ne peux pas t’en vouloir.

— Tu dis que tu as besoin de moi, mais moi, ai-je vraiment besoin de toi ?

— Bonne question, princesse.

Elle passa deux doigts sur une gravure de son tour de cou et murmura un mot que Daeithil ne reconnut pas. Une brève lumière répondit à son injonction, puis une myriade d’écrans lumineux apparurent dans le grand salon, comme flottant dans la pénombre. Certains affichaient des fac-similés de textes d’époque et d’origine diverses, d’autres montraient des flux vidéo – beaucoup d’explosions, ce devait encore être une période d’élections au Texas – quelques-uns étaient des visualisations abstraites de données.

Daeithil resta interdite. Le monde – les mondes – se dévoilaient devant ses yeux, avec leurs milliards d’habitants, leurs passions, leurs secrets…

— Bienvenue dans l’Âge des Étoiles, ma belle !

Texte: Alias – Licence: Creative Commons, partage dans les mêmes conditions (CC-BY-SA)

Illustration: Psychée – Illustration originale visible sur son blog

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