Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde, Livre 3, chapitre 15

Erdorin, chroniques de l'Arbre-monde, Livre 3, chapitre 15
Cet article est le numéro 15 d'une série de 15 intitulée Erdorin, Livre 3

Kyoshi appliqua la pommade sur le dos et les épaules de Daeithil avec un soin qui frôlait l’obsession. L’Eylwen reconnut dans le soin-massage-caresse une tentative maladroite, mais prometteuse, d’exciter certains de ses méridiens de plaisir.

**Kyoshi… on avait dit que tu me raconterais avant.**

**Je ne vois pas de quoi tu veux parler.**

L’Eylwen lui lança une pique mentale ; elle savait Kyoshi bien plus douée pour ce genre d’attaque, mais c’était pour le geste.

— Ouch. Bon, d’accord.

Elle déposa un baiser sur sa nuque – un des rares endroits de son anatomie épargné par les flammes. La plupart de ses brûlures restaient superficielles, rarement plus d’un gros coup de soleil. Elle s’installa en face d’elle, sur un grand coussin, son yukata artistiquement échancré.

— Je suppose que tu ne te rappelles pas quand la police t’a ramassée. Bon, disons les choses ainsi : entre la villa incendiée, la dameuse volée, la grille démolie et une douzaine de morts ou de blessés, il a fallu leur donner des explications. Beaucoup d’explications.

» Le truc vraiment vicieux, ça a été le meurtre de la soi-disant Eileen McIntyre avec une arme similaire à la mienne. Bon, le fait que ce n’était pas le modèle exact et que j’ai pu prouver que mon arme n’avait pas servi depuis un moment a aussi joué en notre faveur.

— Soi-disant ?

— L’autopsie a prouvé que c’était une Atalen, pas une Humaine terrienne.

— Lorenui.

Kyoshi haussa les épaules.

— Sans doute, mais ce n’est plus très intéressant, à ce stade.

— Ils ont pourtant gagné…

— Partiellement. Les pompiers ont réussi à dégager le coffre sous la villa : la plupart des ouvrages y sont toujours, intacts. J’ai pu trouver toutes les bombes incendiaires que cette cinglée y avait posées. Elles ont explosé dehors ; ça a failli me griller moi, mais les bouquins ont presque tous survécu.

Daeithil sourit.

— Tu m’as encore sauvé la mise.

— Oh, ne t’enthousiasme pas : la procédure risque de prendre un bon moment avant que Turlan ne récupère ses chers volumes. Bon, il est Atalen ; même à son âge, il a le temps. Mais il faudra notamment attendre que von Aa soit en suffisamment bon état pour son témoignage.

— Ah, il a survécu.

— En fait, non, mais les sauveteurs ont pu le revivifier plus tard.

— Il est mort, mais il va mieux.

— C’est ça.

— Et Arko ?

— Pour lui, ça a été plus compliqué, vu qu’il a tabassé deux agents des pistes pour prendre la dameuse, mais il va écoper d’une peine de travaux d’intérêt général, au pire. Pour le moment, il est allé se pinter avec d’autres Rowaans de la station, pour fêter le fait qu’il a planté une dameuse.

— Rappelle-moi de ne jamais monter avec lui dans une de ces cabines suspendues…

— Le téléférique ? Koyshi rit.

Daeithil se releva sur un coude et s’approcha de sa compagne pour déposer un baiser sur ses lèvres.

**Si je comprends bien, nous avons notre soirée ?**

**Doucement, je dois te soigner. Attends que j’aille chercher mon costume d’infirmière…**

***

Il y avait du bruit dans le petit salon. Kyoshi ouvrit les yeux, plongea instinctivement la main sous les coussins pour y trouver le neutralisateur qu’Arko lui avait laissé, vu que sa propre arme était – encore ! – sous séquestre.

**’Sil ?**

Son esprit chercha l’Eylwen ; elle était à côté, mais étrangement figée. Kyoshi s’avança précautionneusement.

Les accents de voix et la musique évoquaient immanquablement, pour la Copacajun qu’elle était, l’abominable pop-muzak de la Fédération des hautes-terres. Daeithil était assise devant le grand écran mural, serrant un coussin dans un geste de vulnérabilité et de douleur, comme tétanisée.

— ‘Sil ? Qu’est-ce que ?…

— C’est elle, murmura l’Eylwen.

Le cerveau encore embué par un conflit entre sommeil et adrénaline, Kyoshi regarda l’écran. Y évoluait une adolescente, une de ses idoru dont les médias officiels du régime altoterrien étaient friands. Au milieu de sa chorégraphie, elle sortit une flute dans un étrange métal argenté et la caméra se rapprocha du visage. Un visage aux grands yeux magenta, les oreilles en pointe. Un nom apparut en surimpression dans le coin de l’écran : Eylwen Silverstar Techenko.

Kyoshi traduisit machinalement le deuxième nom de la chanteuse et, soudainement, se sentit très bête, nue et une arme à la main, face à son alter-ego eyldarin.

Inithil.

Texte: Alias – Licence: Creative Commons, partage dans les mêmes conditions (CC-BY-SA)

Illustration: Psychée – Illustration originale visible sur son blog

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