Erdorin, Fragments d’Éternité: Eylwen, chapitre 2

Erdorin, Fragments d'Eternité: Eylwen, chapitre 2
Cet article est le numéro 2 d'une série de 3 intitulée Erdorin, Fragments d'éternité: Eylwen

L’ambiance autour du dock avait des petits airs d’émeute. Alexeiev Techenko soupira, non sans réprimer un sourire. Il aurait préféré que la découverte restât secrète, mais ses hommes étaient en manque de sensationnel et la nouvelle avait fait le tour du vaisseau plus vite qu’une caisse de pulque, avec des effets sur l’imagination tout aussi désastreux. Dans ces conditions, juguler les rumeurs revenait à vouloir arrêter une Battlestar avec une tapette à mouches.

Le Colonel Boyles, responsable de la sécurité, alpagua son beuglophone favori et entreprit de haranguer la foule en délire. Sa délicatesse habituelle, à base de moult décibels, d’accent sud-africain et de menaces dépourvues de toute base physiologique tangible, fit son petit effet, même sur un public de navigants blasés.

La populace s’écarta et Techenko put enfin s’approcher du Lieutenant Kiptanai, qui tentait de se mettre au garde-à-vous tout en se dépêtrant du câblage de son chasseur. Par mesure de sécurité, le Commodore avait fait récupérer le sarcophage par un drone de manutention et l’avait fait mener vers un dock isolé ; les scientifiques s’étaient rués comme un seul homme vers ledit dock, qui était maintenant sous solide garde. Boyles et Techenko accompagnèrent le pilote vers la salle de debriefing, pendant que trois commandos repoussaient les curieux.

Les deux officiers, en plus du Docteur Shrapvatchim par visioconférence, écoutèrent très attentivement le rapport du pilote. Les yeux du scientifique s’écarquillèrent.

— Vous avez tiré dessus ?

Le pilote eut l’air un peu gêné.

— Affirmatif, Docteur. J’ai détecté la source d’énergie au moment où je suis passé à côté avec mon vaisseau. J’ai cru qu’il s’agissait d’une méduse… euh, d’une mine photonique.

Le scientifique leva les yeux au ciel et sembla un instant invoquer les Dieux-Chamanes sibériens pour punir le pilote sacrilège. Techenko répondit dans un sourire :

— Ne vous inquiétez pas, Lieutenant. Votre réaction était naturelle, et il semble de toute façon que vous n’ayez pas endommagé le sarcophage outre mesure. Et, si j’ai bien compris, votre tir a mis hors service le dispositif de camouflage qui nous avait empêché de le repérer auparavant.

Le pilote opina. Faisant pivoter son fauteuil vers l’écran holo, où le scientifique avait repris une couleur normale et une attitude plus conforme, le Commodore demanda :

— Et de votre côté, Docteur, quelles nouvelles ?

L’Asiatique avala sa salive.

— J’espère que vous êtes assis… Ce n’est pas un sarcophage, mais un module cryogénique. Et j’ajouterai même qu’il fonctionne toujours, de même que son occupant.

***

Le dock trois ressemblait maintenant, vu de l’extérieur, à une forteresse, et vu de l’intérieur, à une salle d’opération. Alexeiev Techenko s’aperçut qu’il tremblait et tenta de maîtriser sa respiration. À ses côtés, le Docteur Alexeia Kourmentcheva lui débitait un concentré de jargon médical qui lui rentrait par une oreille et sortait par l’autre, tout en prenant bien soin d’éviter tout ce qu’il y avait entre les deux.

Il en ressortait, en très résumé, que l’appareillage médical, quoique très ancien et probablement caché là depuis des millénaires, avait réussi à fonctionner grâce à une pile à antimatière de conception inconnue et très efficace. Mais ce n’était pas ce qui rendait nerveux le militaire. Le sarcophage renfermait un enfant. Une Eylwen de quelques dizaines d’années. Autant dire une gosse…

L’équipe scientifique s’efforçait de comprendre le fonctionnement du système de cryogénie et, plus généralement, de l’appareillage médical autour. Après un court débat, ils s’étaient mis d’accord sur le fait qu’il valait mieux tenter de réveiller l’enfant, quitte à la remettre dans un autre caisson plus tard, si son état le nécessitait. Les tirs du pilote n’avaient pas fait que détruire le système optique, ils avaient aussi endommagé la batterie, qui ne tiendrait plus longtemps.

Alexeiev Techenko se souviendrait longtemps de l’instant où la petite fille ouvrit les yeux, regardant avec étonnement l’attroupement de combinaisons médicales qui l’entourait. Il sentit son cœur s’arrêter lorsque le Docteur Kourmentcheva annonça : « Elle est vivante, et en parfaite santé ! »

Immédiatement, une clameur de joie fit trembler les portes du dock trois ; le Commodore ne sut jamais qui avait piraté le système vidéo, et ne chercha même pas à le savoir. Il n’avait d’yeux que pour la très jeune Eylwen, qui regardait son nouvel environnement avec des larmes dans les yeux et une expression de panique grandissante…

***

— Alors ?

Elle dort, Commodore… Je l’ai fait mettre sous sédatif, c’est mieux comme ça. De toute façon, personne ne parle réellement l’eyldarin à bord et elle ne semble pas comprendre une autre langue.

Techenko acquiesça silencieusement. Il regardait les maigres possessions de l’enfant, étalées sur la grande table de briefing. La combinaison spatiale aurait pu être celle de sa mère – une magnifique tenue ornementée, d’ailleurs. Il n’y manquait même pas la longue épée, dont le pommeau était frappé d’armoiries complexes ; le Commodore n’était pas un expert de la civilisation eyldarin, mais il lui semblait que, d’ordinaire, les armes de clans étaient nettement plus simples que le dessin qu’il examinait.

Il fronça un peu plus les sourcils, toujours dans un silence religieux, alors que ses officiers l’observaient, l’air un peu gênés.

Son attention se tourna enfin vers la flute. Elle étaient faites dans le même alliage que l’épée, lui sembla-t-il ; un métal laiteux et argenté, qui reflétait la lumière artificielle de la salle avec des effets irisés.

Il cessa enfin sa rêverie pour se tourner vers l’officier de communications.

— Thjavad, ce disque ?

— C’est bien une forme de stockage informatique, Commodore. D’un type eyldarin très ancien, mais comme il s’agit somme toute d’une variante du support cristallin classique, nous avons pu le lire. Je vous préviens juste que la translittération de l’eyldarin a été faite par les systèmes automatiques, elle est encore un peu… brute.

Techenko hocha la tête, son subordoné lança une commande depuis la console de son poste et le projecteur holographique s’enclencha.

***

— Commodore Techenko, votre requête est surprenante…

Alexeiev Techenko avait appris de ses quarante ans de service quand il fallait se taire, même si ça lui avait pris environ trente-neuf ans. Il regarda l’Amiral Ouseng droit dans les yeux, sans un mot.

— Vos deux requêtes devrais-je dire, puisqu’à votre démission des Forces interstellaires d’exploration s’ajoute cette demande… d’adoption ? Pour une Eylwen ? Auriez-vous perdu la tête, Commodore ?…

— Non, Monsieur. J’estime simplement être la personne la plus à même à apporter à cette jeune fille une éducation conforme aux principes de notre Nation.

Ouseng soupira et, d’un geste brutal, coupa l’enregistreur réglementaire.

— Alex… Pas à moi, s’il te plaît.

Un silence. Gêné. Techenko ressemblait à une statue de sel, pétrifié sur sa chaise. L’amiral reprit :

— Je sais que Lin et toi n’avez pas… pu avoir d’enfant.

Le Commodore explosa :

— Parce que le Census nous l’avait déconseillé. Risque prononcé d’altération génétique majeure. On y a renoncé… pour ma putain de carrière ! Et quelle carrière : quarante ans de service et me voilà commandant d’un vaisseau scientifique qui aurait dû partir à la casse il y a un demi-siècle s’il n’y avait pas eu de restrictions budgétaires. Alors voilà : merde pour ma carrière, merde pour le Bureau du census !

Ouseng le regarda ; lui qui avait été dans la même promotion que Techenko était déjà Amiral depuis dix ans. Mais il était un Alto pur jus, et pas Techenko. Il renclencha l’enregistreur.

Commodore, je transmettrai ces requêtes aux instances concernées. Eu égards à vos états de services, remarquables en tous points, je les appuierai personnellement. Fin du rapport.

Techenko passa de la statue de sel au poudding mou. Il avait vieilli de vingt ans en dix minutes et semblait sur le point de s’évanouir.

— Merci Sarum, parvint-il à lâcher dans ce qui ressemblait un râle d’agonie.

— Tu me remercieras quand ils auront accepté. Je ne te cache pas que ça ne va pas être du gâteau…

Texte: Alias – Licence: Creative Commons, partage dans les mêmes conditions (CC-BY-SA)

Illustration: Psychée – Illustrations originelles visibles en entier sur le blog de l’illustratrice

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