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Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde, Livre 4, chapitre 5

Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde, Livre 4, chapitre 5

Cet article est le numéro 5 d'une série de 12 intitulée Erdorin, Livre 4

Daeithil se réveilla avec l’impression d’avoir dormi des siècles. Ce qui, techniquement, était le cas, mais, d’une part, c’était il y a quelques années déjà et ça n’était pas la même sensation non plus. Elle s’étira, tentant dans la manœuvre de frôler l’anatomie de Kyoshi. Ses doigts ne rencontrèrent que de la literie froissée et un air frais.

Elle resta allongée un long moment dans le grand lit avec comme seule compagnie sa frustration. Puis elle ponctua sa bouderie solitaire par un grognement soupiré – à moins que ce ne fût un soupir grogné – et se décida à se lever.

Dans un coin de la cabine, la malle de Kyoshi était ouverte ; sur le dessus, elle reconnut le grand coffret de bois précieux au dessin épuré. Elle sourit à l’évocation de ses jeux érotiques préférés. Tant mieux, qu’elle s’amuse un peu !

Elle avança au centre de la pièce, dans un vaste espace qu’elle avait dégagé à dessein dès leur arrivée, et, dans la pénombre, elle entama ses exercices de suilekor. Le contrôle corporel eyldarin impliquait des étirements et des mouvements lents arrangés en des pas de danse silencieux. Kyoshi appelait ça des « katas mous » ; elle en pratiquait une forme similaire, mais beaucoup plus nerveuse.

À cette évocation, Daeithil conclut son dernier mouvement et, se saisissant l’épée d’exercice en bois qui reposait sur une commode, poursuivit la séance par des mouvements plus martiaux, bataillant près d’une heure contre des ennemis invisibles.

Nue au milieu de la cabine, en sueur, elle s’accorda quelques minutes pour reprendre son souffle et reposer son esprit, puis passa à la salle d’eau. Elle s’y accorda un long moment de détente et des exercices plus sensuels, conclus par une prière silencieuse. Elle aimait à croire que, quelque part, il y avait encore quelqu’un pour l’entendre.

Mais elle est morte, par ta faute.

Non. Quelques fragments de culpabilité mordillaient encore les tréfonds de son être, jouant cruellement avec les restes de son plaisir charnel. C’était toujours le même refrain qui tournait dans sa tête, les mêmes mots, les mêmes questions, les mêmes accusations.

Mais Daeithil avait depuis longtemps fait la paix avec cet aspect de son passé. Quoi qu’elle et les siens aient pu faire, ils n’avaient été que les catalyseurs d’événements décidés depuis des ères.

Tu n’as pas tué les dieux, lui avait un jour dit Celebrin, tu as juste facilité leur suicide.

Elle sourit à l’image de sa fille et se laissa sombrer un moment dans l’eau tiède du bassin, laissant l’onde recouvrir son passé.

***

Elle retrouva Arko dans un des restaurants du bord, une churrasceria à la cuisine typique de Copacabana. Le Rowaan était en train de faire un sort à une côte de bœuf pour trois personnes ; lui aussi avait passé une nuit agitée. La faute à un pari stupide (et très alcoolisé) qui avait impliqué une course de chariots à bagages dans les soutes – course qui, avec l’intervention de la sécurité de bord, s’était prolongée dans des couloirs techniques avant de finir dans le centre de recyclage du vaisseau. Il avait réussi à s’en tirer sans trop de dégâts et en évitant la maréchaussée locale, mais une bonne moitié du Rowaan Vista Social Club était aux arrêts. Trop excité pour dormir, il avait ensuite passé deux bonnes heures en salle de sport avant de siester sur un transat. Une douche et un costume propre plus tard, il était l’heure du déjeuner.

D’un mouvement de tête, il invita Daeithil à s’asseoir. L’Eylwen se rappela qu’elle n’avait pas pris de petit-déjeuner. Et pas de diner le soir précédent, non plus. Contrairement à ses congénères « modernes », elle avait l’habitude de prendre ses repas à des heures fixes ou peu s’en faut. Elle avait aussi plus de goût pour des plats simples et les pièces de viande que le restaurant proposait lui convenaient parfaitement. Tout au plus accepta-t-elle les « sauces eyldarin » que lui proposa la serveuse, des épices variées qui accompagnaient avec plus ou moins de bonheur les bouchées.

Daeithil et Arko mangèrent en silence. L’Eylwen s’aperçut que le Rowaan, qui avait fini son plat bien avant elle, la regardait discrètement derrière le fond de sa pinte de bière.

— Tu sais, dit-elle en eyldarin avec un sourire amusé, tu as beau être mon serviteur, tu as le droit de me parler.

— Mes excuses, ta seigneurie ! J’me demandais juste où était ta « femme de chambre ».

Daeithil s’étrangla à moitié de rire avec sa bouchée de volaille et un postillon de sauce manqua de peu l’œil du Rowaan. Entre l’accent volontairement forcé d’Arko et la surprise de l’entendre proférer un double sens salace avec autant de naturel, l’Eylwen mit plusieurs secondes à reprendre une contenance.

— À vrai dire, je pensais que Kyoshi nous rejoindrait pour le repas.

— J’ai reçu un message d’elle hier soir, qui disait que ça allait bien et qu’elle avait une soirée à elle, c’est tout.

— C’est tout ?

— Ouaip.

— Rien depuis ?

— Nope.

Daeithil soupira, avec un air légèrement agacé. Elle resta un instant immobile, fronça les sourcils, puis se concentra de nouveau.

— Je… je ne sens pas son esprit.

Le Rowaan reposa son verre avec un air faussement blasé.

— Ah. On cherche tout de suite ou on boit le café d’abord ?

***

Kyoshi flottait.

Ce n’était pas seulement une image : son corps était maintenu dans un champ de gravité nulle. Variante du traditionnel caisson d’isolation. C’est bien ma veine, je suis tombée sur un futuriste !

La soirée avait plutôt bien commencé : dans le décor grandiose du luxueux restaurant panoramique, elle avait fait connaissance avec le duc de Bourbon-Belzébuth et ses deux compagnes, Blanche et Mélanie. Pour l’œil non exercé, la soirée avait tout du dîner mondain entre terriens de haute éducation. Derrière cette façade se cachait un jeu d’évaluation et de séduction que seul un habitué des codes sociaux parisiens aurait pu déchiffrer.

Le duc était à l’évidence un maître ; tout dans son maintien, dans sa tenue vestimentaire soignée et dans ses relations avec ses deux soumises – la pâle Mélanie, cheveux blonds raides dans une robe-fourreau noire, et Blanche au teint café au lait, coupe courte à la garçonne et tailleur crème. Par divers signaux discrets, Kyoshi – ou, pour être plus précis, Ai Amano, dont la brève carrière de grande prêtresse des « kamis de la nuit » avait enflammé la société parisienne au-delà de la seule diaspora japonaise – lui fit comprendre qu’elle était prête à lui laisser la main pour autant qu’elle puisse s’amuser un peu. Le trio acquiesça et, ensemble, ils rejoignirent la suite du maître.

La suite fut plus floue. À un moment, le jeu l’emmena plus loin qu’elle ne l’aurait voulu et elle perdit le contrôle. C’est à cet instant qu’elle comprit que l’invitation n’avait rien d’innocent. Le jeu n’en était plus un. Et les talents de Henri Bourbon-Belzébuth dépassaient largement le cadre d’un BDSM raffiné.

Les séances s’enchaînaient, jouant sur toute la gamme des sensations physiques : douleurs intenses, plaisir exacerbé et isolation complète. Le masque qu’elle portait sur le visage l’aveuglait physiquement, mais également mentalement : un système électronique isolait complètement son esprit de ses compétences arcanistes. S’il n’y avait pas, derrière les séquences, l’intention évidente de la briser, elle aurait pu apprécier la subtilité de la technique mise en place : du grand art.

Kyoshi était bel et bien piégée : incapable de bouger, incapable de se reposer, incapable d’appeler qui que ce soit, l’organisme gavé de drogues. Elle essaya de ne pas céder à la panique. Elle avait déjà connu pire. Pas souvent.

OK, une fois.

Elle pouvait tenir. Mais combien de temps ?

***

Arko et Daeithil sortirent du restaurant panoramique avec l’impression qu’on les avait envoyé balader. Le Rowaan était d’humeur grognonne et l’Eylwen pensive. Le personnel du lieu avait des consignes claires : en dire le moins possible sur leurs clients, leur entourage et même leurs choix gastronomiques. Tout juste avaient-ils pu apprendre que oui, Kyoshi était venue ici et en était repartie.

Le duo attendit d’avoir mis une bonne distance entre eux et l’entrée du restaurant avant de faire le point.

— OK, résumons, commença Arko : Kyoshi est venue ici hier soir.

— Elle n’était pas seule, continua Daeithil. Une table était réservée, mais pas à son nom.

— Elle est restée longtemps, vu qu’le majordome de l’entrée n’était pas le même quand elle est ressortie.

— Et ce devait être une personne qui avait les moyens de s’offrir les services de cet établissement.

— Clair. Bon, on va terroriser les bourges de première classe ?

Daeithil était suffisamment inquiète pour avoir envie de terroriser quelqu’un, même sans comprendre l’intégralité de la phrase. Elle approuva d’un hochement de tête.

***

Mélanie éteint l’écran du communicateur. Son maître la regarda d’un air inquisiteur ; il n’aimait pas quand elle recevait des messages en pleine séance. Même quand la séance en question durait depuis près de vingt-quatre heures.

— Le majordome du restaurant, maître. Il confirme que l’Eylwen et son garde du corps sont passés il y a quelques minutes.

Affalé dans un fauteuil, Henri Bourbon-Belzébuth hocha la tête, à la fois pour approuver l’intrusion et pour signifier qu’il avait bien compris l’information. Il se leva et embrassa en silence les lèvres de Mélanie, scellant ainsi le pardon. La jeune femme, engoncée dans un corset qui constituait sa seule tenue, frissonna et baissa les yeux, tandis que l’homme se dirigeait vers la deuxième chambre.

Il observa leur captive, attachée sur une croix de Saint-André ouvragée par un des meilleurs artisans-ébénistes de la Capitale – même si Paris n’était plus guère que la capitale d’elle-même, les vrais Parisiens l’appelaient toujours ainsi. Blanche s’occupait d’elle avec ferveur ; elle savait doser à la perfection les différents instruments à sa disposition et le duc sourit un moment à la vue du spectacle ainsi offert. Il n’avait cependant pas gagné sa réputation en oubliant ses priorités : le plaisir, certes, mais le travail avant tout.

— Il faut pousser la cadence, murmura-t-il à Mélanie, qui était venu le rejoindre. Après la prochaine pause, passez directement à la troisième phase !

***

En apparence, l’entreprise de terreur semée par Arko et appuyée par Daeithil se soldait par un échec. Affalés sur un banc en bordure d’un espace public, le duo ruminait. Arko, précédé par son badge officiel d’agent de sécurité privé, avait arpenté le secteur du vaisseau réservé aux suites sans avoir obtenu d’informations concluantes. Daeithil, qui pour l’occasion avait remis sa combinaison Second Skin configurée dans des tons neutres, était restée en retrait et avait tenté d’utiliser ses arcanes sur les personnes interrogées.

— Donc, commença Arko, tout le monde est d’accord pour dire que Kyoshi est bien entrée dans c’secteur, mais en est ressortie aux p’tites heures du matin.

— Pas exactement, répondit Daeithil.

— C’t’à dire ?

— Personne n’a vue « Kyoshi », mais une terrienne asiatique dans une certaine tenue.

Arko lança un regard en coin à sa voisine de banc.

— J’ai comparé les images mentales des quelques personnes qui ont vu l’entrée et la sortie, expliqua l’Eylwen. Toutes se sont concentrées sur la silhouette générale et la tenue. Et je suis certaine que celle qui est sortie n’était pas Kyoshi.

— Comment ça ?

Daeithil remua la tête de gauche à droite, un peu de la même façon que les terriens haussaient les épaules.

— La taille. La taille ne collait pas.

Arko laissa échapper un petit rire.

— Évite de lui dire ça, elle va t’écharper !

— Encore faudrait-il pour cela la retrouver !

— J’ai p’têt un moyen, mais ça va être chaud.

***

— Bon, vous aider, moi je veux bien, mais vous cherchez quoi au juste ?

Vikram Kapur était certes un Rowaan, mais il n’était pas exactement le plus impressionnant individu de l’espèce. Le museau long et fin, le poil court, sa tête de malinois aux oreilles disproportionnées surplombait un corps malingre ; Daeithil le surpassait d’une demi-tête et, dans le cas présent, elle donnait l’impression de pouvoir le plier en deux en cas de mouvement d’humeur intempestif.

Arko et elle avaient convenu qu’il serait probablement plus productif de laisser à l’Eylwen le rôle du « méchant flic » – Kyoshi lui avait déjà appris l’expression – et, d’ailleurs, la conversation se déroulant dans un anglais galactique particulièrement truffé d’argot, « avoir l’air méchant » était sans doute la meilleure chose qu’elle pût faire. Le Rowaan, lui, jouait la fibre communautaire :

— Y’a un gonze en première qu’a p’têt kidnappé ma collègue. ‘Coute, j’veux pas d’attirer des emmerdes, mais j’sais aussi que t’es pas censé avoir une cabine en classe affaires.

L’autre commença à ouvrir la gueule pour une explication – sans doute longue et compliquée – mais Arko l’interrompit immédiatement :

— Ouais, je sais, Vik. Et c’est pas mes oignons. C’que j’veux, c’est récupérer ma collègue et j’ai comme dans l’idée qu’tu sais comment aller… vérifier des trucs dans les systèmes du vaisseau.

Une fois encore, le petit Rowaan leva le doigt pour prendre la parole, mais Arko enchaîna :

— J’sais c’que tu vas m’dire, Vik : « Ouais mais y’a quoi pour moi ? » J’pourrai être mesquin et t’dire qu’on va pas t’balancer à la milice, rapport à la course d’hier soir. Après tout, j’y étais aussi. Disons que…

Il lança un regard vers Daeithil, qui posa deux grosses billes en or pur sur la table.

—… tout travail mérite salaire.

Les yeux de Vikram s’écarquillèrent. Piètre bluffeur, il avait accumulé des dettes de jeu considérables auprès de ses collègues du Rowaan Vista Social Club.

— T’en dis quoi, Vik ?

— J’en dis, répondit-il en déglutissant, qu’il faut que je passe à ma cabine prendre un peu de matos.

***

Henri se pencha vers Kyoshi. Suspendue par les poignets au plafond, les orteils touchant à peine le sol, sa respiration était saccadée, erratique.

— Tu es désormais à moi ! En temps voulu, tu me diras tout ce que je veux savoir sur cette Daeithil.

De son communicateur, il enclencha le générateur antigrav et s’éloigna de deux pas. Il contempla un instant la silhouette nue, dont l’épiderme était zébré de traces rougeâtres, avec une certaine satisfaction. Il jeta un rapide coup d’œil sur les données médicales, pour s’assurer que sa prise ne risquait pas de lui claquer entre les doigts ; à ce stade, c’eût été un gâchis énorme.

Briser la célèbre Ai Amano serait le couronnement de sa carrière. Non seulement ses employeurs actuels allaient lui payer un pont d’or, mais la rumeur soigneusement entretenue de cet exploit – pas d’enregistrement, ç’aurait été vulgaire ! – lui assurerait une aura unique à son retour.

Il sortit de la pièce, non sans accorder un baiser à Blanche, qui assurait la surveillance, et rejoint Mélanie, qui se reposait sur le grand lit.

— Elle est très forte, maître, dit cette dernière.

— Je le sais, répondit-il avec un sourire. Notre victoire n’en sera que plus grande.

***

La plupart des vaisseaux dédiés au transport de passagers avaient des ponts, mais surtout des entreponts : des gaines techniques réservées au seul personnel de bord. En théorie.

En pratique, Vikram avait réussi à bricoler pour Arko et Daeithil des accès dans cette partie du Lithlaris et, plus précisément, d’un secteur proche des suites de première classe. Le choix de l’endroit ne devait rien au hasard : Arko avait émis la théorie que, si les personnes qui retenaient Kyoshi avait réussi à bloquer ses capacités psychiques, ça impliquait probablement des technologies gourmandes en énergie. Et, en effet, Vikram avait réussi à accéder aux systèmes de diagnostic et avait pu isoler une suite en particulier qui, depuis tôt ce matin, utilisait une quantité déraisonnable d’énergie.

Arko arriva devant le panneau de contrôle que lui avait indiqué son congénère et en deux mouvements, désactiva tous les disjoncteurs. Il fit un signe de tête à Daeithil, qui ouvrit la trappe voisine et tous deux montèrent rapidement l’échelle de service vers l’étage supérieur.

***

La conscience qui était encore Kyoshi perçut à retardement la fluctuation. Un bref instant, son esprit retrouva un semblant de clarté. Elle aurait pu envoyer un message, mais dans son esprit, il ne faisait aucun doute que la fluctuation elle-même était un message : Daeithil était en route. Kyoshi commença alors à accumuler l’énergie autour d’elle.

***

Henri et Blanche entrèrent dans la pièce.

— Statut ?

— Fluctuation de puissance, maître. Mais nos générateurs ont pris le relais.

Le duc se mordit la lèvre. Mauvais pressentiment : les paquebots stellaires ne connaissaient pas de fluctuation de puissance. Peut-être un problème d’incompatibilité ? Il avait payé une fortune pour faire installer les divers dispositifs dans sa cabine et les configurer pour éviter ce genre de souci, mais ça n’était pas impossible.

Il n’aimait pas ça. Si le champ OTTO flanchait, il pouvait être certain que la princesse et son molosse de garde allaient rappliquer dans l’heure. Il ne pouvait pas se le permettre. Il vérifia les constantes médicales, mais tout semblait normal. La coupure n’avait duré qu’une poignée de secondes et, arcaniste ou non, Amano était noyée dans un océan de psychotropes.

Henri se dirigea vers la table et ouvrit la troisième boîte, en extrayant un seringue.

— Il faut passer à la dernière phase maintenant.

— Mais, maître…

— Nous n’aurons peut-être plus d’autre occasion, et tant pis si elle crève !

***

— La cabine a été louée par un consortium terrien, l’IHTP.

— Ça veut dire quoi ? demanda Arko dans le communicateur.

— Attends, je cherche, répondit Vik. Ah voilà : Institut de haute-technologue parisien.

Arko et Daeithil s’échangèrent un regard.

— Tout s’explique, lâcha l’Eylwen. C’est quoi déjà, l’expression ? Ah oui : « on n’attrape pas les abeilles avec du vinaigre. »

— Les mouches, pas les abeilles, répliqua Arko. Bon, on y est. On fait quoi ?

Daeithil contempla la porte de la cabine, baignée dans les lumières rouges de l’éclairage d’urgence.

— Tu as un moyen d’ouvrir ça rapidement ?

— La sécu m’a pas autorisé à prendre mes grenades.

— Peste !

Daeithil sortit de sa besace la poignée de son épée nano-lame et, après quelques instants d’hésitation face à l’interface, elle ajusta quelques boutons discrets et fit apparaître une courte lame qui vibrait à haute vitesse.

— Bien, dit-elle avec un sourire, nous allons donc devoir entrer sans être annoncés.

Arko lui rendit son sourire.

***

Kyoshi sentait l’emprise mentale se resserrer de plus en plus autour du dernier fragment de son esprit encore libre.

Dans le même temps, elle percevait son corps, lié sur la croix, subir des assauts redoublés : les lanières qui frappaient son épiderme mis à vif, les impulsions électriques et les piqûres sur les parties les plus sensibles, puis les caresses et les baisers, le tout exacerbé par les drogues.

Et, par-dessus cet ouragan sensoriel, les paroles du Maître, tour à tour rassurantes et menaçantes.

La dichotomie était trop grande, son esprit vacillait.

Elle respira un grand coup et abandonna brusquement tout contrôle.

***

L’explosion fit sursauter Henri, qui en renversa son verre de cognac. Il regarda un instant les dégâts de sa tenue, souillé par l’alcool hors de prix, avant de se ruer dans la pièce.

Leur captive gisait au milieu des restes de la croix de Saint-André, qui avait comme explosé, projetant une nuée d’échardes. Blanche et Mélanie, constellées d’égratignures, semblaient en état de choc. Une odeur de bois brûlé emplit la cabine.

— Que s’est-il passé ?

Mélanie réagit la première.

— Maître, je… je ne sais pas. Il y a eu une lueur autour d’elle, comme une boule de feu ! Je…

Au même moment, un craquement sinistre se fit entendre vers l’entrée. Henri saisit sa canne et se précipita. Dans l’encadrement de la porte, dont la serrure avait été proprement découpée, se tenaient deux grandes silhouettes : l’une féminine, dans une combinaison moulante, l’autre avec une tête de chien.

Le maître réagit instinctivement et porta la main vers le pommeau de sa canne. La plupart de ses adversaires s’attendaient à ce qu’il sorte une canne-épée, mais le pommeau cachait un micro-neutralisateur – faible portée, mais grande puissance – avec lequel il tira en direction du Rowaan, tout en plongeant derrière un fauteuil. Un grognement frustré répondit à son tir, mais il perdit de vue l’Eylwen, qui s’était cachée derrière une malle.

Il lança un bref coup d’œil, ne vit rien et, essayant de se relever, dut esquiver un des fauteuils qui se trouvaient dans le couloir. S’il avait touché le Rowaan, ce n’était visiblement pas suffisant pour le mettre hors d’état de nuire.

Henri recula précipitamment vers l’autre pièce, décochant deux autres tirs pour couvrir sa fuite. Il eut la mauvaise surprise d’y trouver une Ai Amano debout, silhouette sanglante au milieu des débris de son supplice, qui arracha son masque et lui jeta un regard mauvais sous une frange trempée de sueur. Par pur réflexe, il tira la dernière charge de son neutralisateur dans sa direction.

L’instant d’après, la porte qu’il venait de franchir s’ouvrit à la volée, révélant une Daeithil armée d’un fouet. Le Parisien reconnut son fouet fétiche : trois mètres de cuir véritable, tressé et huilé dans les règles de l’art. L’Eylwen le fit claquer d’un geste expert et Henri, à l’unisson de Blanche et Mélanie, ne put s’empêcher de hurler.

***

— En fait, tu as raison : c’était plutôt amusant.

Daeithil était penchée sur le corps de Kyoshi. La terrienne était à peine consciente et son épiderme donnait l’impression qu’elle s’était battue contre un ours, mais elle souriait. Autour d’elles, les équipes de secours bourdonnaient, mais elles n’en avaient cure.

— Daeliandil… c’était surtout le truc le plus sexy que tu m’aies donné à voir, répondit Kyoshi dans un souffle à peine perceptible avant d’embrasser sa compagne.

— Si ça ne vous fait rien, fit le chef de la sécurité d’un ton glacial, je préférerais que vous répondiez à mes questions avant de continuer les galipettes.

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