Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde, Livre 5, chapitre 12

Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde, Livre 5, chapitre 12

Cet article est le numéro 12 d'une série de 15 intitulée Erdorin, Livre 5

Assise en tailleur sur un grand coussin posé sur une balle de foin, Selirë regardait sans le voir l’écran holographique déployé devant elle. Le dernier message de l’équipe de Daeithil datait de près d’une heure et il signalait le début de leur engagement. Depuis, elle suivait les évolutions des véhicules des milices tribales.

Au cours de ses études, la jeune eylwen avait suivi un entraînement de milicienne, plus quelques formations supplémentaires qui auraient pu l’entraîner, elle aussi, vers les Ombres. Elle avait cependant préféré se concentrer sur une carrière marchande et diplomatique – pour le moment, en tout cas. Elle avait encore le temps de changer d’avis : chez les jeunes eyldar, rares étaient les plans de carrière avant l’âge de trois ou quatre lieni – soit cinq ou six cents ans.

Néanmoins, ses connaissances avaient fait d’elle le choix idéal pour servir d’interface entre les Ombres et une éventuelle intervention de la milice.

Elle entendit le vrombissement caractéristique du « cheval gris ». En, en effet, le gros antigrav rentrait au bercail. Selirë sortit de sa torpeur et fronça les sourcils. Étrange, je n’ai pas vu sa trace sur le contrôleur de trafic. Instinctivement, ses doigts se portèrent vers la discrète besace qui contenait un petit pistolet neutralisateur, mais elle reconnut la silhouette aux commandes.

— Lensil, dit-elle en s’approchant du véhicule. Tu dois être Kyoshi Kerensky, n’est-ce pas ? Où sont les autres ?

— Salut, répondit « Kyoshi ». Et bonne nuit !

Frappée à bout portant par le tir de neutralisateur, l’eylwen s’effondra dans la paille, un air de stupéfaction absolue sur le visage.

***

Appuyée au bras de Daeithil, c’est une Kyoshi chancelante qui s’était remise debout. Elle avait perdu ses sandales et sa cape pendant le plongeon de la diligence, mais c’était à présent le cadet de ses soucis.

**Kyoshi-sama…**

Elle sourit à la pensée apaisante et quelque peu inquiète de sa compagne, mais elle répondit :

**Je dois vérifier, Daeithil.**

Meriel, elle, avait récupéré une chemise – et des batteries de kerbenathan. Avec Kerwir, elle montait la garde devant les prisonniers. Il y avait là une quinzaine de personnes ; la plupart étaient encore inconscients ou émergeaient à peine. Paradoxalement, le rowaan, qui avait pourtant encaissé le plus de coups, semblait le plus éveillé. Il y avait là surtout des atlani et principalement des mâles, peut-être quelques Terriens, mais c’était difficile à dire.

Kyoshi trembla, à la fois de tension et de colère. « Elle n’est pas là. »

— Qui ?, demanda Meriel.

— Mon doppelgänger. Mon double, ajouta-t-elle devant l’air ahuri de ses interlocuteurs, peu familiers avec le terme terrien.

— Cette femme dont tu m’avais parlée ?, demanda Daeithil. Celle qui est de même stature et qui portait la même tenue, la même couleur de cheveux que toi ?

— Oui. Je suis sûre… je suis sûre que c’est elle qui a essayé de me tuer.

— A-t-elle pu se glisser parmi les autochtones, comme moi ?, demanda Meriel.

— Ça m’étonnerait, dit Kerwir. Je n’ai vu personne de ta taille et, sans vouloir te vexer, tu n’as pas une stature habituelle ici.

— Je sais, grinça Kyoshi. Arko a dû m’habiller au rayon fillette.

— Ah, ça explique.

Avant que Kyoshi n’ait le temps de répondre quelque chose de méchant, un trio de véhicules antigrav en forme de bulle se posèrent dans un bel ensemble au bord du lac. Kyoshi eut un moment d’angoisse, rapidement dissipé par Meriel.

— Voilà la milice tribale, annonça-t-elle.

Eithar s’avança vers une ataneylwen de grande taille, à la peau très foncée et dont le chignon semblait à l’épreuve de balles. Il fit brièvement apparaître un sceau holographique avec sa chevalière.

— Lensil, tu es Erijaniel, n’est-ce pas ?

— Lensil, Eithar. Merci de t’être occupé de cette sale affaire. Tout est clair de ton côté ?

— Oui, je…

— Peut-être pas, l’interrompit Daeithil.

La dénommée Erijaniel se tourna vers l’eylwen, l’air étonné.

— Hiriel Daeithil nous accompagne, justifia Eithar.

— Il y avait une autre mercenaire, une Terrienne qui a pris l’apparence de ma compagne Kyoshi Kerensky, ici présente. Elle a disparu depuis la fin des combats.

— Très bien, nous allons la chercher. Tu dis qu’elle te ressemble, demanda-t-elle à Kyoshi. Peux-tu précis–

— QUOI ?

Tout le monde se tourna vers Eithar, qui était en train de discuter avec une Lyrin essoufflée. Tous deux étaient blêmes. D’une voix blanche, il lâcha :

— Le « cheval gris »… il n’est plus là. On nous l’a volé. Et Selirë ne répond pas.

***

« Kyoshi » déboucha sur une des « places » principales du Domaine Lintar. Il y avait là du monde. Beaucoup de monde. Un instant, elle se demanda si sa cible était déjà présente. Mais ce n’était pas ce qui l’intéressait. Il lui fallut quelques minutes pour repérer son contact.

Comme beaucoup de Terriens, elle avait eu sa « période BUG », pour Bi Until Graduation. L’université avait été une période d’expérimentations sexuelles plutôt débridées, mais depuis, elle était restée globalement fidèle à la compagnie masculine. Mais, pour le coup, elle se sentait prête à faire une exception : grande et athlétique, l’eylwen avait de longs cheveux blonds avec deux mèches argentées qui encadraient son visage, un soupçon de tatouage rituel autour de l’œil gauche et une tenue qui réussissait l’exploit de cacher en partie son apparence tout en révélant ses formes généreuses.

— Lensil « Daeithil », dit-elle en s’approchant.

— Lensil « Kyoshi », répondit-elle en se penchant pour déposer un baiser sur ses lèvres.

— Je suppose qu’on n’a pas assez de temps pour la bagatelle.

L’eylwen – qui n’était eylwen que par sa grand-mère, mais qui faisait beaucoup d’efforts pour que les trois-quarts restants ne se voient pas – eut un petit rire amusé :

— Non, désolée. Et, ajouta-t-elle dans un souffle près de son visage, je dois t’avouer que tu n’es pas mon genre.

— Tant pis, répondit la Terrienne avec un sourire. Je noierai mon chagrin dans le travail. À ce sujet…

— Elle est arrivée, mais elle s’entretient avec le patriarche du clan dans la demeure principale, dit-elle avec un mouvement de menton en direction de la plus colossale cabane dans les arbres que « Kyoshi » n’avait jamais vue.

— Elle finira bien par ressortir. Attendons. Un verre, « mon aimée » ?

***

— On arrive en vue, hurla Arko. Z’êtes sûrs qu’on va pas s’faire descendre ?

Eithar hocha la tête. « Sûr, non. Mais ça m’étonnerait que le clan ait prévu des défenses anti-aériennes. »

**Des nouvelles de Selirë ? Ou d’Uthin ?**, demanda Daeithil.

— Non, répondit vocalement Eithar, peu à l’aise avec les contacts mentaux.

— Bon, j’propose qu’on s’pose.

Sans attendre la réponse, le rowaan descendit vers le hangar que lui indiquait Daeithil. Il posa l’antigrav de la milice tribale avec une élégance inversement proportionnelle à son efficacité. Il évita – de peu – le corps inconscient de Selirë. Eithar sauta au sol.

— Inconsciente. Neutralisateur.

— Au moins ça, grinça Daeithil.

— Mais bordel, c’est quoi leur objectif ?, demanda Kyoshi, excédée.

— J’aimerais me tromper, mais je soupçonne qu’ils en ont après Galadril.

— Quoi ?, répondirent en chœur Eithar et Kyoshi.

— Oui, elle est là. Sur la station. Et je ne vois aucun autre objectif qui justifierait une telle débauche de moyens.

— Tu peux la contacter ?

L’eylwen grimaça.

— Dans cette cohue, j’en doute. Il y a ici beaucoup trop de monde, beaucoup trop d’arcanistes.

— OK. Alors on s’sépare, on ratisse. Le premier qui voit un truc prévient les autres.

**Je reste avec toi**, dit à Kyoshi.

**Hors de question ! Nous couvrirons plus de terrain à nous deux.**

**Et tu as un compte à régler, pas vrai ?**

**Je ne me fatiguerai même pas à le nier, Daelinidil, mais je te promets : je serai prudente.**

***

Autour de « Kyoshi » et de « Daeithil », la foule s’intensifiait. Le duo jouait son rôle de couple sans ostentation et répondait avec amabilité aux rares regards bizarres qu’il s’attirait – sans doute de personnes qui avaient croisé leurs alter-ego.

Comme Anthil le leur avait expliqué – séparément, mais sensiblement de la même façon – leur but n’était pas de réellement incarner leurs personnages, mais de semer le doute dans l’esprit des témoins. Quand viendrait le moment de l’action, certains d’entre eux jureront que Kyoshi Kerensky et Daeithil de-Lleniel étaient sur place. La Légende ferait le reste.

Et, en parlant du moment de l’action…

— Je crois qu’elle arrive, dit l’eylwen, tout en souriant à la ronde, son verre de vin doux à la main.

— Alors à jamais, dit la Terrienne, qui reposa sa tasse de thé, à laquelle elle avait à peine touché.

« Kyoshi » – non, se dit-elle, pour ce dernier acte, elle serait Clarice, pour le meilleur et pour le pire – s’avança vers la petite foule qui sortait de la bâtisse. Elle repéra avec difficulté sa cible : pour une eylwen, elle était plutôt petite ; seule sa masse de cheveux blonds bouclés la démarquait des personnes autour d’elle. Il y avait quelques gardes du corps, bien sûr, mais ils n’étaient pas très attentifs.

Du pouce, Clarice fit sauter la fermeture magnétique du holster caché dans la complexe structure de sa tenue, dans le creux de ses reins. Elle garda l’arme le long de sa jambe pour quelques pas, le temps de se glisser derrière un arbre. Puis elle leva le NCC Gauss modèle 17 et visa soigneusement.

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