Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde, Livre 5, chapitre 11

Le « cheval gris » arriva au milieu d’une scène de chaos majuscule. Il y avait là une trentaine d’autochtones, dans des stades divers (mais très avancés) de déshabillement, une quinzaine de mercenaires, autant de chevaux, plus deux rowaans en train de se livrer à une distribution de bourre-pifs pour adultes. Il y a avait des blessés, des assommés et beaucoup de paniqués. Plus une diligence en train de couler dans le lac.

Daeithil regarda prudemment par-dessus le bastingage du véhicule. Il y avait encore quelques tirs de neutralisateurs et elle se dit que ce n’était pas le moment d’en prendre un. Ce qui l’inquiétait beaucoup, c’est qu’elle avait reçu un bref appel à l’aide mental de Kyoshi, interrompu, puis plus rien. L’angoisse lui tordait les tripes et elle réfréna une envie de sauter du véhicule pour se ruer dans la mêlée.

Eithar interrompit ses ruminations en lançant ses ordres :

— Kerwir et Lyrin, avec moi. Weyran et Daeithil, restez en retrait et couvrez-nous. On neutralise tout ce qui a une arme, sauf si c’est Meriel, Kyoshi ou Arko. À la réflexion, même si c’est Kyoshi ou Arko, c’est peut-être leurs doubles. Daeithil, quel est le mot de passe ?

— Euh… « Vidigal ».

— D’accord. Ça ira ?

L’eylwen hocha la tête. Ce n’était pas sa première bataille, mais la boule au ventre était toujours là.

— Alors go, comme disent les Terriens !

Weyran posa l’antigrav à une dizaine de mètres du lac, camouflé derrière un bosquet. Peu de chance que le gros engin agricole soit passé inaperçu, mais la confusion était telle que ce n’était pas impossible. Le trio de tête se déploya, kerbenathan en main. Il ne fallut pas plus de quatre secondes avant que Lyrin ne repère un mercenaire encore à cheval et ne l’assomme de trois coups bien placés.

— Prends garde ta batterie, lâcha Eithar en souriant.

— Je préfère être sûre, répondit-elle nerveusement.

Weyran laissa ses collègues avancer de cinq mètres avant de démarrer à son tour. Ils passèrent le bosquet et arrivèrent dans la mêlée. Au sol, la situation était un tout petit peu moins compliquée, principalement parce que beaucoup des combattants – et des non-combattants, aussi – gisaient au sol, inconscients.

De l’autre côté du lac, Daeithil reconnut Arko et un autre rowaan, qui aurait pu être son frère, très occupés à se battre comme des chiffonniers. Ce dernier sortit de sous son manteau un long couteau – quasiment un glaive – et se fendit. Arko recula vivement, se prit les pieds dans des pots de nourriture renversés et tomba à la renverse. Son adversaire, un rictus affichant ses crocs, se prépara à se jeter sur lui, mais il fut fauché en plein élan par un lourd plateau en bois en travers du mufle avant que l’eylwen eut le temps de porter la main à son arc. Le rowaan tituba un instant, cracha quelques dents, puis encaissa un flacon de vin en verre massif à l’arrière du crâne, qui l’étendit pour le compte.

Meriel, cachée derrière un cheval à terre, fit un geste de victoire. Ce fut d’ailleurs la dernière action de la séquence, les quatre autres miliciens avaient fini de neutraliser tous les mercenaires avec une efficacité qui sidéra Daeithil. Le silence la fit sortir de sa rêverie.

— Où est Kyoshi ?

Personne ne semblait capable de lui répondre. Elle se concentra.

Le contact mental était à la fois proche et lointain, comme si…

— Entrailles putrides ! Elle se noie !

Aidés des cinq Ombres et d’un Arko encore un peu sonné, elle ratissa les berges du lac avant que le rowaan ne crie :

— Là ! La tache rouge !

Le cœur de Daeithil se serra. Le fait que la tache en question ne soit pas du sang, mais ses vêtements, ne la rassura que marginalement. Elle sauta dans l’eau et fila, moitié en nageant et moitié en marchand sur le fond, vers le corps qui flottait sur le ventre.

**Tiens bon !**

**Daeithil, je…**

Le contact mental était estompé, comme à travers une brume épaisse. L’eylwen reconnut le symptôme : elle s’était mise en animation ralentie – d’elle-même ou son suilekor naissant avait pris le relais. Ou un peu des deux, allez savoir avec les Terriens !

Elle retourna le corps inanimé de Kyoshi, le prit dans ses bras et, aidés de ses compagnons, la déposa sur la berge.

— Faut lui faire du bouche-à-bouche, déclara le rowaan.

Tout le monde le regarda bizarrement.

— Bah quoi ?

— Tu crois que c’est le moment ?

— Quoi ? Mais… Pff, non, c’est pas ça ! C’est une technique de réanimation pour…

Daeithil se hissa à son tour, dégrafa la tunique de Kyoshi et se concentra. Du doigt, elle fit passer une partie de son énergie vitale dans les méridiens de la Terrienne, qui finit par tousser et vomit une quantité impressionnante d’eau et de choses moins ragoutantes sur la tenue de sa compagne. L’instant d’après, elle était dans ses bras et toutes deux pleuraient.

Rassurés, les Ombres les laissèrent et entreprirent de commencer à nettoyer la scène en prévision de l’arrivée des milices tribales : s’assurer des prisonniers, s’occuper des blessés civils, rassurer les rares encore conscients et tenter de récupérer les chevaux – ceux qui n’avaient pas encaissé un malencontreux coup de neutralisateur. À première vue, malgré l’étendue de la bagarre, personne ne semblait avoir été sérieusement blessé.

Arko avait récupéré un cruchon d’une liqueur qu’il s’employait à utiliser comme désinfectant interne. Mine de rien, son adversaire et alter-ego n’était pas une quiche en combat rapproché, probablement plus jeune que lui. Plus vicieux, aussi. Il lui en avait fait voir de toutes les couleurs – surtout du bleu, en fait.

Il partit s’assurer qu’Atsidi était encore là où il l’avait posé, sur un tas de vêtements derrière des rochers, en espérant qu’aucun cheval facétieux n’était venu s’essuyer les sabots sur sa carcasse. À son grand soulagement, l’Amérindien était encore là et commençait même à émerger.

— Arko ? Que s’est-il ?…

— T’as raté la bagarre du siècle, mec ! Des cavaliers ! Des mercenaires ! Des rowaans ! Des eyldar à poil ! Du grand art.

Atsidi lâcha un rire faiblard.

— Te connaissant, je suis même certain que ce n’est pas exagéré.

Arko lui tendit le cruchon et il but une gorgée, avant de reprendre.

— Et ma diligence ?

— Euh, elle est encore en un morceau…

Méfiant, Atsidi se releva sur un coude, jeta un œil par-dessus les rochers et vit brièvement la carcasse en bois, posée sur le fond du lac à un angle absurde, qui surnageait vaguement. Il retomba sur le dos avec un soupir.

— Bon, la bonne nouvelle, ajouta Arko après un moment, c’est qu’je peux t’rembourser, cette fois.

Ils rirent de concert, se partageant le fond de liqueur à même le goulot. Le rowaan ne put cependant s’empêcher de penser qu’ils oubliaient un détail important.

***

Anthil vit le message apparaître sur un coin de l’écran holographique sur lequel il travaillait. Il sourit.

Il l’avouait volontiers, il avait douté de l’efficacité de son équipe, mais au moins l’une d’entre eux était en route pour le grand final. Il ne lui restait plus qu’à jouer sa carte maîtresse et laisser les choses se développer.

Il envoya le message préprogrammé à son dernier agent, puis lança la procédure de départ immédiat pour sa navette. Il aurait aimé être présent pour le dénouement, mais il préférait être prudent : la dernière fois, l’affaire lui avait littéralement explosé au nez.

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