Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde, Livre 4, chapitre 3

Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde, Livre 4, chapitre 3

Cet article est le numéro 3 d'une série de 12 intitulée Erdorin, Livre 4

Daeithil émergea dans une pénombre fraîche et douillette. Elle s’étira lentement et sentit une présence familière s’approcher, puis le contact de lèvres sur les siennes. Elle saisit le visage de Kyoshi et prolongea le contact.

— Lensil mon aimée.

— Lensil belle amante.

C’était leur rituel du matin – du moins quand elles se réveillaient l’une près de l’autre. Ce qui, s’avoua Daeithil avec une pointe de remords, n’était plus arrivé depuis quelques jours. Elle évitait de trop explorer les pensées de sa compagne sans y être invitée, mais Kyoshi n’était pas très douée pour cacher ses émotions et ses frustrations étaient visibles à dix mètres. Même quand elle s’efforçait de les mettre à l’arrière-plan, comme maintenant.

— Comment te sens-tu ?

— Les brumes se dissipent, répondit-elle avec une moue. Je ne sais quelle substance ils ont utilisés, mais j’avais l’impression d’être comme dans un nuage.

— Un dérivé de thyrène, je suppose. À tout hasard, je t’ai apposé un patch qui en a atténué les effets.

Daeithil considéra le petit carré de tissu adhésif sur son bras avec étonnement. Elle essaya de tirer dessus, mais soit sa force peinait à revenir, soit le curieux objet était solidement arrimé à son épiderme. Kyoshi sourit :

— Il s’enlève plus facilement avec de l’eau chaude. Si tu veux passer dans la salle d’eau, je peux te montrer.

— « Me montrer », hein ?

— Oh, je peux te montrer plein de choses…

— Des choses que je n’ai jamais vues ?

— Ne me tente pas, princesse !

Ce matin-là, le rituel se prolongea plus longtemps qu’à l’habitude.

***

Eithar sortit la tête de l’eau après de longues minutes en apnée. La lumière était encore douloureuse, même sous les frondaisons de la clairière. Cette partie de l’écospace était éloignée des zones habituellement fréquentées par les passagers et donc idéale pour tenter de reposer des organismes durement secoués. Dans beaucoup de sens du terme.

Il avait encore la nuque douloureuse de la claque reçue par la petite terrienne. Et encore, il pouvait s’estimer heureux : leur adversaire avait le niveau d’une combattante professionnelle et Kerwir avait reçu un coup qui l’avait assommé net et envoyé sa grande carcasse bouler sur ce pauvre Wayran ; les deux étaient encore dans la Maison de soins du bord. Il jeta un œil sur Meriel et Lyrin ; la deuxième était allongée sur le dos alors que la première essayait de mettre à contribution ses connaissances arcanistes pour soulager les douleurs consécutives à leur rencontre avec cette furie. Le dossier les avait pourtant mis en garde contre les dangers du trio, mais ils avaient tous sous-estimé les talents de pisteur du Rowaan. À moins que la terrienne n’ait eu l’idée vicieuse de placer une balise de géolocalisation sur leur objectif.

Eithar grimaça. Il avait toujours autant de mal à comprendre certains concepts terriens, comme la jalousie envers les partenaires amoureux. À la réflexion, il est heureux que le Rowaan, qui avait un gabarit autrement plus impressionnant que la petite humaine, n’ait pas aussi eu l’envie d’affirmer sa propriété sur la Dame. Et d’ailleurs, tant pis pour la mission et pour le plaisir des sens, mais le plus tard il reverrait cette Daeithil, mieux il se porterait.

— Lensil Eithar. Meriel, Lyrin, j’espère que je ne dérange pas.

Eithar laissa échapper un juron aussi abominable que silencieux avant de glisser sous l’onde.

***

Daeithil ressortit des frondaisons en fredonnant. Elle rejoint Kyoshi à la terrasse d’un des multiples débits de boissons qui fleurissaient dans l’écospace ; cette dernière était plongée dans la lecture de multiples écrans holographiques subtilement brouillés qu’elle seule pouvait lire grâce à des lunettes spécialement accordées.

L’Eylwen déposa sa besace et ses sandales au pied de la table et se pencha pour déposer un rapide baiser sur les lèvres de sa compagne – tout en la gratifiant d’une vue panoramique sur son généreux décolleté. Rien que la Terrienne n’ait eu déjà l’occasion de voir, mais toutes deux appréciaient ces petits jeux de séduction renouvelés.

— Je t’attendais plus tard, remarqua Kyoshi avec un sourire en coin, tout en coupant les écrans.

— Je préfère les ébats avec des gens en qui j’ai confiance. Et puis en toute honnêteté, je doute qu’ils aient été de bonne compagnie après la séance d’hier.

— Je n’ai pourtant pas tapé très fort.

— Tu n’as pas eu à le faire, répondit-elle d’un air badin. Je les avais déjà bien fatigués.

— À cinq contre une ?

Daeithil ne répondit pas directement, mais, tout en gardant son air légèrement régalien, elle lança à Kyoshi une série d’images mentales venues des souvenirs de la veille. La Terrienne, qui ne s’y attendait pas, piqua un fard spectaculaire et entreprit de noyer son trouble dans son verre de soda. En face, son amante se délectait à la fois du trouble et du thé que le serveur venait de lui apporter.

Kyoshi toussa un peu, histoire de se redonner une contenance.

— Bref. Et donc, qui étaient donc ces fourbes amants ?

— Ils m’ont dit être des Ombres ?

— Le contre-espionnage de la République eyldarin ?

Kyoshi ne s’attendait pas non plus à cette éventualité. De son côté, Daeithil mit quelques instants pour traduire la locution en eyldarin moderne.

— Oui, je pense que c’est cela. Il semble que cette… mission ne leur a pas été assignée de la façon traditionnelle, mais par le biais de liens claniques.

La Terrienne grogna. C’était assez typique des mœurs eyldarin en la matière : les clans influents faisaient souvent appel à des agents gouvernementaux pour leur propre popote. C’était toléré tant que personne ne provoquait une guerre majeure par accident. En échange, la République faisait parfois appel à des clans pour régler quelques problèmes délicats sans déclencher des incidents diplomatiques. La pratique n’avait pas l’air de choquer Daeithil qui, il est vrai, en avait sans doute vu d’autres en son temps.

— Je leur ai donc demandé d’éviter de croiser notre route pendant le reste du voyage. Pas de façon trop ostensible, en tout cas. Après tout, ce vaisseau n’est pas si grand que cela, nous sommes sans doute appelés à nous revoir une fois ou l’autre.

Elle pouffa, puis reprit :

— Pour dire vrai, j’ai senti qu’ils étaient plutôt enthousiastes à l’idée de ne plus jamais nous revoir.

— Surtout moi, je suppose.

— Certes.

Kyoshi reprit une gorgée, puis soupira :

— Ça ne nous dit pas vraiment qui est à l’origine de cette… initiative.

— Lorenui ?

— Peut-être, mais ça peut aussi vraiment être le contre-espionnage de la République qui se demande pourquoi une des « Mains » de Hiriel Galadril revient non pas au pays, mais sur Ardanya, surtout avec un équipage comme Arko et moi dans ses bagages.

Daeithil émit une moue dubitative.

— Peut-être. Mais comment le savoir ? Et est-ce important ? Une chose est sûre : notre présence et nos motivations intriguent.

— C’est important si on veut savoir qui veut savoir quoi. J’ai du mal à croire qu’il y ait de tels enjeux autour d’événements qui se sont passés il y a…

L’attitude de Daeithil changea subtilement. Le regard que lança l’Eylwen aurait été en soi suffisant pour arrêter une charge d’armure de combat et l’injonction mentale, bien que silencieuse, convainquit Kyoshi d’interrompre sa phrase.

— … longtemps.

Elle hocha la tête, comme pour approuver, tout en donnant le change :

— Et pourtant ! Mais nous parlerons de ça plus tard : allons manger.

**Tu te méfies de quelque chose ?**

**Après l’épisode d’hier, tu veux dire ?**

**D’accord. On en reparlera dans un endroit plus sécurisé.**

**Et pas dans notre chambre !**

**Ooohhh…**

**Ni dans la salle d’eau.**

***

Un des défauts de la gravité artificielle dont sont équipés la plupart des vaisseaux stellaires, c’est qu’elle fonctionne sur une technologie voisine de celle qui génère le champ d’intimité que Kyoshi utilise. Par sécurité, l’appareillage voyageait d’ailleurs en soute, dans un coffrage spécial. Par bonheur, le Lithlaris était également équipé de salles de travail de tailles diverses, proposant entre autres services des dispositifs similaires, mais calibrés pour ne pas interférer avec les systèmes de bord.

Kyoshi grommela, pour la forme, sur le niveau de sécurité proposé. Si Daeithil comprit le sens général, elle avait encore du mal à saisir les détails qui semblaient mélanger jargonisme technologique et métaphores scato-zoophiles.

Une fois les parois opacifiées et les protocoles vérifiés – et, au besoin, augmentés – Kyoshi ralluma ses écrans holographiques, sans brouillage cette fois.

Elle murmura : « Rogiero, désactive la synthèse vocale, je m’en occupe. » Un bip rassurant sonna dans le clou d’oreille qui lui servait également d’écouteur. Tout en faisant semblant de régler des détails techniques, elle s’appliqua à réguler sa respiration.

— Bon, commença-t-elle. J’ai commencé à éplucher les données que mes ratisseurs – mes agents informatiques qui collectent les informations – ont pu récupérer avant notre entrée en hyperespace. Commençons par cette « Eylwen Techenko ».

Daeithil prit une profonde inspiration ; elle aurait aimé que son émoi soit moins visible, mais l’image de Eylwen/Inithil la prenait toujours aux tripes. Kyoshi le savait : sa compagne abandonnait tout contrôle de soi dès qu’il s’agissait de ce sujet. Elle reprit donc en s’efforçant d’adopter le ton le plus neutre et posé possible ; elle s’exprimait en eyldarin moderne, mais en évitant les locutions complexes et en s’appuyant sur les images affichées sur les écrans.

— Elle apparaît officiellement en 2242 sur les registres de la Fédération des hautes-terres. Récupérée dans une épave, sans plus de précisions. Adoptée par un général à la retraite, Alexei Techenko, et son épouse Lin Victory. Pendant une bonne partie de son enfance, elle a été « suivie » par le Bureau du Census – je suppose que c’est un euphémisme pour dire qu’ils l’ont examinée sur toutes les coutures, ces types semblent complètement fascinés par les Eyldar.

Kyoshi s’interrompit un instant et regarda Daeithil, qui déglutit avant de lâcher :

— Elle… elle était… elle est Ataneylwen.

— Raison de plus, peut-être. Enfin, je ne sais pas au juste. Ces types ont une sale réputation, mais Techenko était une huile, le sommet de la méritocratie altoterrienne, ça m’étonnerait qu’ils aient été trop méchants avec elle. Surtout que, d’une part, elle s’est rapidement avéré une élève modèle, surdouée, même.

Daeithil étouffa un mélange de rires et de larmes.

— Excuse-moi, c’est juste que… Inithil n’a jamais été une élève modèle. Oh, elle est intelligente, mais elle a toujours détesté les études.

— Je suppose qu’avec pas loin de dix mille ans d’expérience qui remontent, elle a dû faire du petit bois des examens, aussi.

L’Eylwen hocha la tête, puis se moucha avec une totale absence de dignité. Elle fit un mouvement de tête et Kyoshi reprit son exposé.

— Et donc, nous avons une jeune fille modèle qui s’avère en plus être une musicienne exceptionnelle dotée d’une voix magique. Je cite le dossier de presse, mais mis à part qu’elle a des accompagnements en mousse, elle chante vraiment très bien.

Daeithil se garda de demander ce qu’étaient des « accompagnements en mousse » ; au ton de Kyoshi, elle avait compris que l’expression avait un rapport avec ses propres goûts musicaux, qui étaient nettement plus… mordants que les siens. Elle se contenta d’approuver :

— Oui. Elle était conteuse, avant qu’on ne se rencontre. Après, elle est devenue une sorte de « barde officielle » à notre cour. Quand il y avait encore une cour…

— Ben là, c’est un peu pareil. Elle a le statut d’idoru, une sorte de « barde officielle » pour le gouvernement de la Fédération des hautes-terres. Sa vie est en grande partie mise en scène par la propagande alto, qui en a fait un symbole, un trait d’union entre les cultures terriennes et stellaires. Et d’ailleurs, son départ pour l’École universelle d’Ardanya pour un cycle d’études a tout du coup publicitaire.

— Tu veux dire que… qu’ils l’utilisent comme une icône pour leur régime ?

Kyoshi soupira. Elle n’aimait pas la Fédération des hautes-terres, mais n’était pas naïve pour autant. La vérité était certainement plus compliquée que ça. Elle s’approcha de Daeithil et prit ses mains dans les siennes et initia un contact mental, qu’elle voulut le plus dépassionné possible.

**Daeliandil… je ne crois pas qu’elle soit forcée à quoi que ce soit. Elle a vécu dans cet environnement pendant plus de cinquante ans, elle y a grandi comme une jeune fille alto normale. Pour elle, ce n’est pas… ce n’est pas vraiment de la propagande, c’est sa vie.**

Les yeux de Daeithil s’agrandirent et s’emplirent de larmes au fur et à mesure qu’elle comprenait ce que Kyoshi essayait de lui dire.

**Je… je ne crois pas qu’il reste une Inithil derrière Eylwen Techenko. Je suis désolée, mon aimée.**

***

Kyoshi regarda une nouvelle fois son communicateur. Elle avait encore une demi-heure. Amplement le temps pour traverser le vaisseau et se rendre au restaurant de grand luxe qui se situait à sa proue, à un emplacement où les murs d’écrans pouvaient faire l’illusion d’une baie vitrée sur l’hyperespace.

Elle jeta un dernier coup d’œil au miroir holographique qui lui renvoyait son image, engoncée dans une robe de bal d’un dessin très particulier et qui cachait un harnachement en cuir véritable ; combiné à des escarpins stratosphériques, l’ensemble conférait à la Terrienne une silhouette bien plus grande que la normale, rehaussée par un chignon à la japonaise. Daeithil n’aimait pas cette robe, cadeau d’un grand couturier parisien qui avait parrainé sa brève carrière du star du BDSM ; Kyoshi l’adorait et pour une fois qu’elle avait l’occasion de la passer, elle n’allait pas se gêner.

D’autant que la soirée promise, par le biais d’une application très sélecte dont le seul coût d’admission correspondait à plusieurs mois de salaire médian, s’annonçait sous les meilleurs augures. Ce Henri Bourbon-Belzébuth faisait partie des plus hauts cercles de l’aristocratie parisienne – autant dans les cercles politiques que sadomasochistes. C’étaient souvent les mêmes, d’ailleurs.

Elle passa près du lit, où dormait une Daeithil épuisée par la journée et par l’ascenseur émotionnel. Elle observa un instant sa beauté surnaturelle, s’amusa un instant de son léger ronflement et résista très fort à l’envie de toucher son visage. Dors bien, mon aimée.

Quant à elle, le sommeil attendrait bien un peu. Ou beaucoup.

Cette histoire est également disponible sur les plateformes Wattpad, Scribay et Atramenta.

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4 thoughts on “Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde, Livre 4, chapitre 3

        1. Je pourrais, mais ce n’est pas vraiment un zeugma, un zeugma c’est utiliser le même terme mais avec deux sens différents, comme « elle tomba de sommeil et dans le lit ».

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