Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde, Livre 5, chapitre 10

Erdorin, Chroniques de l’Arbre-monde, Livre 5, chapitre 10

Cet article est le numéro 10 d'une série de 15 intitulée Erdorin, Livre 5

— Merde !

Arko lança son bras et alpagua le col de la veste d’Atsidi. Il n’eut pas le temps de s’interroger sur la solidité du vêtement : les pieds du pilote traînait déjà sur le sol et, même si la diligence ne filait pas à des allures supersoniques, une chute allait quand même faire mal. Surtout s’il passait sous les roues.

Le rowaan respira à fond et, avec un ahanement de bûcheron, remonta le corps inconscient d’Atsidi sur le toit de la diligence. Puis il remonta le col de son manteau, rentra la tête et s’assit à sa place.

Tout en gardant un œil sur la piste, il tâtonna sous le banc. Son instinct ne l’avait pas trompé : il sentit une protubérance hautement réjouissante.

— Kyoshi, lança-t-il dans son communicateur, j’ai b’soin d’un point de chute.

— Un quoi ?

— Atsidi est dans les vapes, j’peux un peu pousser c’tromblon, mais pas longtemps. Faut trouver un coin où s’retrancher l’temps qu’la cavalerie arrive.

La Terrienne relaya mentalement la requête à Meriel, qui activa son communicateur pour afficher une carte des environs. Les deux parcoururent rapidement la région.

— Là c’est quoi ?

— Hmm. On dirait une sorte de gorge, dit Kyoshi en basculant la vue en mode relief, avec une chute d’eau et un petit lac.

— L’idéal pour un rendez-vous érotique, lâcha Meriel, presque machinalement, ce qui fit pouffer Kyoshi.

— C’est surtout bien défendu de trois côtés, à moins que nos poursuivants ne perdent du temps à grimper. Ce qui nous arrangerait, parce que du temps, c’est justement ce qui nous manque.

— En effet. Nous devrions pouvoir nous y barricader.

— Alors c’est vendu, conclut Kyoshi en envoyant les coordonnées à Arko puis, dans un deuxième temps, à Daeithil.

***

— C’est une blague ?

— Qu’y a-t-il ?, demanda Daeithil. J’ai encore mis l’écran à l’envers ?

— Non, répondit Weyran, qui était aux commandes, mais c’est le Lac de la Perle.

Daeithil le regarda, surprise par l’allusion sexuelle. Il continua :

— Comme son nom l’indique, c’est le point de rendez-vous préféré de tous les jeunes et moins jeunes de la région qui veulent organiser des petites ou de grandes fêtes. Le genre de fête où la tenue suggérée est une huile de massage parfumée.

Eithar réagit une demi-seconde avant elle :

— On va se retrouver avec des civils au milieu d’un siège !

***

« Kyoshi » serra les dents. Elle sentait sa monture en train de s’épuiser et, pour ne rien arranger, la diligence devant eux, qui commençait à être à portée de leurs pistolets, venait de placer une accélération… d’accord, « foudroyante » n’était pas le terme le mieux choisi, mais c’était suffisant pour mettre de la distance entre elle et eux.

Elle réfléchit un bref instant : elle doutait que ce tas de planche ait une autonomie suffisante pour tenir ce rythme bien longtemps. Ça ressemblait juste à un dernier effort pour les semer. Elle consulta rapidement la carte de la région qui flottait dans un coin de ses lunettes et confirma qu’il n’y avait pas de bâtiment dans le coin. Elle vit la cascade et le lac à un peu plus d’un kilomètre et en conclut qu’ils devaient chercher à se cacher là.

Autant ménager leurs propres montures, on approchait du final et l’essentiel était d’arriver là.

***

La tête d’Irysin creva la surface avec enthousiasme. Sa longue chevelure noire décrivit une courbe élégante, projetant une grande quantité d’eau alentours. Personne ne s’en offusqua, vu que les personnes présentes étaient également très mouillées.

C’était le dernier jour des récoltes et l’occasion de décompresser après plusieurs jours de travaux agricoles plutôt intenses. De plus, elle avait passé toute l’après-midi à transporter suffisamment de victuailles pour nourrir un bataillon – ou, dans le cas présent, une bonne trentaine de personnes affamées.

L’eau du lac était délicieusement fraîche, exactement ce dont elle avait besoin. Autour du point d’eau, il y avait de plus en plus de monde. Les rares vêtements encore présents avaient tendance à tomber rapidement, souvent retirés par des mains très enthousiastes. Elle sourit. Elle n’avait pas encore d’idée précise sur qui seront son, sa ou ses partenaires. Elle laisserait le hasard et les désirs des autres jouer avec le sien, c’était aussi bien ainsi.

Un bruit étrange, dans le lointain, attira son attention. Comme un grondement. Pourtant, le contrôle environnemental n’avait pas prévu d’orage ni même de précipitations, aujourd’hui. Et si on n’était jamais à l’abri d’une surprise météorologique, les contrôleurs savaient bien que le dernier jour des récoltes était traditionnellement jour de fête et aucun d’entre eux ne risquerait les inévitables représailles. Des guerres de clans avaient été déclarées pour moins que ça.

Le grondement s’approcha, accompagné d’un sifflement. Cette fois-ci, elle n’était plus la seule à l’avoir remarqué. Les conversations se turent, les rires cessèrent net et les sourires s’estompèrent.

Soudain, une carriole en bois, montée sur des roues immenses, surgit, sautant par-dessus une bosse. Irysin eut à peine le temps d’enregistrer l’apparition qu’elle passa au-dessus de sa tête, avant de s’abîmer dans le lac avec un craquement d’apocalypse.

Tétanisée, elle regarda l’improbable véhicule commencer à sombrer.

Un individu avec une tête de molosse apparut devant elle. Il portait, par-dessus l’épaule, un corps inconscient. Il s’ébroua, puis la remarqua et lui lança :

— Euh, lensil.

***

Le cheval de « Kyoshi »bondit par-dessus le buisson et déboula en pleine scène de chaos, de panique et personnes dénudées. Derrière elle, le reste de sa troupe : « Arko » et une dizaine de mercenaires – ceux qui avaient survécu à la cavalcade et à l’embuscade. Devant elle : une trentaine d’eyldar et, quelque part au milieu, ses cibles. Elle enregistra du coin de l’œil la diligence en train de sombrer dans le lac.

— Retrouvez-les !, lança-t-elle. Avant d’ajouter : visez tous ceux qui sont habillés.

Elle serra les dents. En théorie, elle avait la supériorité numérique et en armement, mais la situation était tellement bordélique que tout était imprévisible. Il y eut des cris. Deux de ses mercenaires venaient de tomber de cheval, probablement touchés par des tirs de neutralisateurs. Puis, de l’autre côté du lac, elle vit la silhouette d’un rowaan sortant d’un bosquet et s’avançant dans le dos de « son » Arko.

— À huit heures, lança-t-elle dans son communicateur.

Trop tard : l’autre lui sauta dessus et le fit lourdement chuter de cheval. Heureusement, il n’était pas né de la dernière pluie et se rétablit rapidement par une roulade plus efficace qu’élégante, pendant que l’autre était gêné par un cheval très peu coopératif. Malheureusement, ça ne dura pas et les deux rowaans se retrouvèrent face à face pour un duel de bourre-pifs d’anthologie.

Rien n’allait droit, dans cette histoire. Elle avait sous-estimé ses adversaires et si elle continuait ainsi, la mission principale n’allait jamais se faire.

Elle tira sur la bride et fit faire demi-tour à son cheval.

***

Cachée dans les roseaux de la berge, Kyoshi regardait la bagarre se dérouler autour d’elle avec un sentiment d’impuissance. Meriel avait abandonné ses vêtements pour se fondre dans la foule des civils et elle vengeait son angoisse des dernières heures en éliminant systématiquement les mercenaires, à l’aide de son propre kerbenathan et du neutralisateur d’Arko. Ce dernier affrontait son alter-ego en combat singulier.

Avec tout ça, elle avait perdu de vue celle qui avait pris son apparence. Elle l’avait brièvement vue de près et elle avait eu un instant de dissonance : même stature, même tenue (enfin, mauvaise copie d’une de ses tenues parisiennes préférées), même apparence générale. Sauf que, maintenant, elle ne la voyait plus. Elle respira un grand coup, ferma les yeux et activa sa perception extra-sensorielle. Ce fut bref :

— Salut Kyoshi !, lança dans son dos une voix avec accent du Sud des USA suffisamment fort pour transparaître sur seulement deux mots.

Lesquels deux mots furent ponctués par autant de coups de neutralisateur. Le fléchissement de sa conscience ne l’empêcha pas de sentir la main sur son visage qui l’enfonçait sous l’eau.

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